La légende de Django Reinhardt VIIIPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 IX

django9Hormis les poches de l’Atlantique où les Allemands « tiennent » dans leurs fortifications souterraines et l’Alsace, où l’on se bat, la France est libérée. Et cette libération ressemble un peu à une conquête. En cet automne de 1944 où l'air rouillé a un goût de sang, de terreur, mais aussi d’indicible espérance, Django traverse les événements les yeux fermés. Il se repose. Mais voici qu’on le réclame à nouveau de partout, pour des galas de bienfaisance dont les organisateurs le paieront à prix d’or. Il n’est certes pas capricieux, mais il a pris le mauvais pli des stars : il se fait prier, invoquant la fatigue. Ou alors, il exige résolument, posant des ultimatums aux impresarios : « C’est ça ou rien. » Mais ce jeu le lasse : il n’y est pas préparé de par sa construction interne.

Sa formidable popularité lui a donné le goût des salaires américains. Il est vrai qu’il faudrait des âmes monacales, des consciences d’acier pour résister au vertige dissolvant de ces solutions de facilité qui, pendant quatre ans, ont fait de Django un empereur des cordes, un potentat du swing.

A un agent de spectacles qui veut l’emmener en tournée mais qui discute, Django, d’une voix sourde et absente, pose cette question précise :
— Combien gagne Gary Cooper par film? (L’homme reste interdit) Renseignez-vous, reprend Django, je veux gagner par concert ce qu’il gagne pour un rôle.

Renseignements pris, Gary Cooper gagnait alors 150 000 dollars. Pourquoi cette angoisse (absolument impossible à satisfaire) du gros cachet ? De l’avis de tous les musiciens, Django a brassé des millions pendant la guerre. Or, il n’a pas 5 000 francs devant lui, pas un louis d’or dans sa tirelire, pas de compte en banque, pas de maison, rien. Il est le génie aux mains vides. A trente-quatre ans, il flotte, tout comme à dix-huit, entre deux eaux, prêt à couler comme une épave ou à bondir en surface comme un submersible décidé.

Il a pourtant charge d’âme. Il est père. Mme Frankie — la directrice de « La Roulotte » où il est longtemps passé, Django a fait tous les music-halls d’Europe et toutes les boîtes de Paris — a mis à sa disposition, pour l’avoir sous la main, un atelier de peintre, avenue Frochot, entre Pigalle et Trinité. C’est là que, dans une chambre de six mètres carrés, un jour de bombardement, est né Babik Reinhardt. Il est né comme son père, dans l’affolement, la panique ; mais lui seul n’a pas fait d’histoire : on n’a même pas eu besoin d’appeler un médecin. En revanche, on s’est précipité chez la voisine, l’impresario Mme Boyer, qui s’occupait alors, dans la mesure où ce n’était pas trop inutile de le faire, des intérêts de Django. Mme Boyer nous a raconté sa stupéfaction : « La jeune accouchée (il s’agit bien sûr de Naguine) tenait son bébé enveloppé dans un drap, lui donnant, de la même main, son biberon; fumant une gauloise de l’autre... » Assis autour de mère, six ou sept gitan roulaient des cigarettes puis tiraient férocement dessus...

Mme Boyer ouvrit les fenêtres et sermonna vertement les manouches. « Frères! disait Django. L’est beau, mon môme. Sûrement qu’il en tâtera... » Mais le chemin est long des langes (remplacés par un drap de lit) à la guitare rousse, nette et bien découpée par la lumière dense des projecteurs.

Mais si le mystère demeure — la gloire n’a rien révélé de spécifique, de profond sur la déroutante nature de Django : peut-être aurait-il fallu Freud pour expliquer psychanalytiquement ce phénomène? —le drame persiste. Ce drame, nous le connaissons. Django n’a rien appris et n’apprendra jamais rien. Par indolence, par refus ou, qui sait? Par une fidélité à une sombre exigence de sa nature, qu’il confond peut-être avec l’idée sommaire qu’il se fait de la rigueur, Django ne veut absolument pas transformer ces expériences (ses succès, ses fautes, ses erreurs) en un minimum de clairvoyance, disons de civisme, de conscience de comportement.

Il est celui qui ne profitera jamais de rien. Alors même que les Noirs jouent ces jeux de société qu’impose la notoriété avec une souplesse, une politesse, un raffinement aussi étudiés que ceux des tempéraments latins (voyez Miles Davis, voyez Dizzy, voyez Quincy Jones...), cette inconcevable puissance d'intransformabilité sera le roc sur lequel les meilleures volontés du monde se briseraient et qui causera finalement sa perte.

Quel âge mental a Django? L’âge de la forêt vierge, l’âge de la création du monde, l’âge des perceptions animales et des réactions despotiques. On ne saurait mettre un chiffre sur cet âge : c’est L’âge Django. S’avise-t-on à le juger qu’on s’aperçoit aussitôt qu’il reste encore et toujours un individu "hors justice". A lui prédire qu’il finira clochard que ses yeux, ironiquement, vous répondent: "J’ai commencé gitan et gitan je finirai". Autant vouloir changer le style de vie d’un Esquimau en lui promettant une vieillesse heureuse en Sicile. L’homme Django Reinhardt n’est pas un citoyen: c’est une créature.

A trente-quatre ans, alors que son génie est à l’apogée de son accomplissement —alors qu’un Armstrong, qu’un Bechet, qu’un Lester Young ou un Erroll Garner « éclatent » pour la seconde fois (le premier "éclatement" se produisant toujours, pour les musiciens de jazz, avant la trentaine) —Django Reinhardt est au tournant de sa carrière. Le destin, à son tour, lui donne un avertissement (l’ultimatum suivra de peu) mais Django s’en contrebalance : ce n’est pas écrit dans les lignes de sa main ou sur cette portée que sont les cordes de sa guitare.

De deux choses l’une: ou c’est le redressement en prenant appui, tout de suite, sur ce tremplin fugitif qu’est l’apogée, ou c’est la pente. La trajectoire est à peu près la même, mais en sens inverse, qui conduit des bals musettes de Guerino aux enregistrements avec Coleman Hawkins; des glorieux concerts du Palladium ou de Pleyel à une mélancolique retraite où le silence des bords de Seine et la patience du pêcheur à la ligne contrastent tragiquement avec les bravos fous des salles archicombles et en délire.

A trente-cinq ans, Django Reinhardt n’est certes pas encore un génie « grillé » ; mais c’est déjà — et il est désespérant d’avoir à le penser — un génie qui se «grille ».

La chance, en général, se lasse vite de ses élus qui la déçoivent. Celle de Django était une chance d’une extraordinaire qualité et d’une patience à toute épreuve. Elle a vraiment tout fait pour lui, lui tendant et lui tendant la perche, revenant à la charge, le caressant, lui embrassant les mains... Criminel — non, pas criminel !... — animal ou enfant, Django continue son dialogue à tu et à toi avec son bonheur de jouer, mais ce bonheur de jouer devient, insensiblement, une obligation. Il ne faut pas chercher ailleurs le symptôme de la catastrophe.

A l’A. B. C., où il passe en vedette de la première partie du programme — pourquoi n’est-il pas l’homme d’après l'entracte? — il « plume », allié à son frère pour de subtiles parties de poker, les Peters Sisters — caquetantes, mais dépitées, inquiètes. Ce qu’il adore, dans son métier, ce sont les récréations qu’il procure.

S’il a les mains toujours bien en place sur sa guitare, il n’a pas les pieds bien posés sur la terre ; sinon, ses "semelles de vent" font qu’il est partout à la fois, donc, vraiment nulle part.

Et puis, il ne sait pas prendre la mesure des événements, des choses, ni des hommes: il passe souvent à côté du considérable. Quand Stéphane Grappelli revient d’Angleterre — huit mois seulement après la signature de l’armistice — ils enregistrent, dans la joie des retrouvailles, une Marseillaise très peu orthodoxe mais miraculeuse, enflammée, désinvolte, époustouflante. (Le disque sera longtemps interdit.) Cependant, ils ne s’acharnent pas plus l'un que l’autre à reformer le premier quintette avec ses caractéristiques initiales...

Grappelli se croit-il oublié en France? Croit-il que Django le dévorerait?

Jamais Django Reinhardt n’a eu autant besoin de Stéphane qu’à cette époque-là, en 1946. Mais le savait-il vraiment?

La vie, un instant — les tragédies ne sont pas de longue durée chez Django — recommence â lui chercher noise. (Insistons sur cette vérité : il est très pauvre un jour et riche le lendemain, mais, le surlendemain, « flambeur » incurable, il a tout perdu au jeu.) Il vient d’avoir un second fils de Naguine, Jimmy ("Jimmy, comme Jimmy Noone", disait-il, en s’esclaffant), mais Jimmy est mort à Hôpital, au bout de trois semaines, commençant de vivre par une agonie. Très affecté, Django exige — ce sera une pompeuse, une ronflante consolation —une messe avec une musique orgueilleuse et grandiose: du Bach, du Haendel et du Mozart.

Tous les gitans sont donc cordialement invités dans cette église de la rue de Sèvres toute proche de cet Hôpital des Enfants-Malades, qui est à lui seul une insulte et un défi à la nécessité de venir sur la terre. Que font-ils, ces manouches? Ils se bourrent les côtes de coups de coude : "C’est chouette!", murmurent-ils, envahis par la solennité du spectacle. Puis c’est l’inhumation au cimetière de Thiais. Devant les grilles, l'ordonnateur des Pompes funèbres demande à Django où il doit raccompagner la famille: — Mais à Pigalle, voyons !... répond Django, triomphal et méprisant, comme s’il s’était adressé à un chauffeur de taxi.

Django était d’avant le mal, sa pureté n’entrait pas dans le moule des normales conventions humaines. C’est l'époque où il fait part à Pierre Fouad du rêve qui le hante: « Si j’étais riche, j’habiterais New York. J’aurais un beau bungalow — pas un gratte-ciel, un bungalow — les meilleurs cognacs et des billards épatants. On ne ferait rien, juste un peu de musique pour que je devienne un tout petit peu plus riche encore. On vivrait comme tous ceux qui ont des mines d’or ou des puits de pétrole. On vivrait comme Ford, Rockfeller, Rubirosa. L’après-midi, on irait entendre le Boston Symphony Orchestra. On retiendrait des thèmes classiques. Ensuite, on les utiliserait, s’ils étaient très, très bons... On entendrait du Bach, mon frère, du Bach, du Beethoven ou du Stravinsky. A l’heure du dîner, on irait dans un restaurant très chic, dans l'île de Manhattan. Un restaurant en haut d’un building, sur une plate-forme. On dominerait la ville. Quand on mange de bonnes choses, il ne faut pas être secoué : c’est mauvais pour l'estomac. Voilà pourquoi, pendant tout le repas, on écouterait de la musique douce. On dirait à Glenn Miller de venir nous distraire. Ensuite, après le café et les alcools, on partirait vers Harlem. Car la danse facilite la digestion. Voilà pourquoi nous irions danser à Harlem sur les bons rythmes swing de nos frères noirs... »

Ce rêve est touchant dans sa désarmante, dans sa parfaite simplicité puérile. Mais il n’est pas risible. Encore une fois, il est désespérant d’avoir à s’en souvenir, ce songe d’une nuit d’été du gitan candide aurait pu devenir une réalité presque immédiate. Tout était promis à Django Reinhardt. Avec le dixième de la discipline qu’observent un Count Basie ou un Ellington, Django aurait pu tout avoir, tout posséder et tout garder.

Et ceci vaut la peine qu’on s’y arrête. Django, l’hiver 1946-47, « tourne » en Suisse avec de jeunes musiciens comme Gérard Levêque, de Villers, etc. Paris l'assaille de propositions : Marcel Carné veut qu’il écrive pour lui, avec Kosma, la musique du film qu’il prépare (et qui ne sera d’ailleurs jamais tourné), La fleur de L’âge. De son côté, le producteur Clément Duhour lui réclame une musique pour quatre-vingts exécutants... et le prie de répondre dans les quarante-huit heures s’il accepte ou non.

Entre-temps, il reçoit un télégramme expédié de New York: "Il faut que tu viennes tout de suite. Splendide contrat pour toi. Fais-moi savoir la date de ton arrivée..." Signé : Duke Ellington.

Mais que va répondre Django à l’appel du Duke? Rien pour l'instant, car il n’a pas l’argent nécessaire au voyage, Le jeu (tous les jeux), les excès de toutes sortes, la ruineuse vie nocturne, les dons inconsidérés faits à des copains qui sont sur la paille... — Django est à tout jamais prisonnier de son style de vie — sont un gouffre sans bords ni profondeur, pire que cet Atlantique que Django ne traversera pas faute d’avoir 60 000 francs devant lui...

Il finit cependant par partir quelques semaines plus tard. Pour lui, on retarda la date du concert. Car c’était un événement que d’entendre Django Reinhardt avec l'orchestre de Duke Ellington.

Mais il partit là-bas sans guitare, s’imaginant que les Américains allaient le couvrir d’une pluie de fleurs dans Broadway, mettre le plus beau matériel instrumental du monde à sa disposition, lui ouvrir les portes des salles des coffres des banques de Wall Street. Bref, il croyait dur comme fer à l’éclatement de sa merveilleuse et fantasque légende, légende qu’il avait eu le tort de confondre avec sa vie...

Ce n’est pas exactement ainsi que se passèrent les choses. Ce manouche irréductible se sentit, au début, aussi perdu qu’un Indien séminole dans la ville étrangère. Mais Sablon était là pour le piloter. Ses débuts au Café Society furent réussis —Paul Whiteman venait l’entendre chaque soir — bien que Django ait été tenaillé par un complexe : celui de la guitare électrique. Il n’y était pas habitué. Aussi, malgré les vivats et les sifflets, refusait-il de saluer et s’enfermait-il peureusement dans sa loge.

Vint le soir du grand concert à Carnegie Hall, avec l’affiche dont tout soliste rêverait: « Duke Ellington avec le concours exceptionnel du plus célèbre guitariste du monde, Django Reinhardt ». Les versions que les témoins donnent de cette soirée finalement tragique par les conséquences qui en découlèrent sont différentes et parfois contradictoires, sauf sur un point: le terrible, l’inexcusable retard de Django...

Cependant, Georges Ulmer qui, à cette époque, chantait au « Plaza Ballroom » a fait pour nous le récit de ce pénible incident: break — Soudain, à la fin du quatrième morceau, Duke Ellington sortit en coulisse. Il revint très nerveux, se racla la gorge, prit le micro et, d’une voix qui trahissait l’angoisse et la confusion, il fit au public l’annonce suivante : « Pour des raisons indépendantes de ma volonté, le célèbre guitariste français Django Reinhardt n’a pu venir ce soir sur cette scène. Je le déplore autant et davantage que vous. Peut-être arrivera-t-il avant la fin du concert? Peut-être pourrez-vous encore l’entendre? Je vous prie de nous excuser... »

On retrouva Django attablé devant une rangée de boîtes de bière vides. Il eut du remords mais, le repentir extériorisé n’étant pas son genre, il se laissa aller à sa lassitude, à sa mélancolie de vieil enfant pris en faute... Il exprima son mécontentement, critiquant les guitares américaines et regrettant sa guitare d’un « type particulier », disait-il.

Le lendemain, Cerdan boxait à Madison Square. Django ne sut pas résister au désir patriotique et enfantin d’aller l’encourager du geste et de la voix. Cerdan gagna. Django perdit, deux fois de suite. Quand il arriva à Carnegie Hall, sa guitare n’était même pas accordée...

Quel génie, autre que le sien, aurait fait pardonner de pareils manquements? Django Reinhardt aurait pu conquérir l’Amérique et s’y faire une place au soleil. Il l'a découverte à peine, spasmodiquement; ne manifestant de l’intérêt qu’à des curiosités incohérentes et les jazzmen américains ont découvert en lui « un phénomène qui n’était pas un monsieur », selon l’expression d’un grand critique.
Carnegie Hall n’est pas une roulotte et Django y avait raté son entrée. Sur cette Amérique, sur Harlem et de Baltimore au Pacifique, une nouvelle musique faisait régner ses phrases courtes, hachées, stridentes, souples, coulantes, amorties ou coléreuses... Elle avait eu ses prophètes trois ou quatre ans plus tôt.

Django, lui, avait trente-sept ans, un assez mauvais âge pour renverser la vapeur, surtout lorsqu’on n’a jamais voulu se donner la peine d’apprendre à vivre.

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