La légende de Django Reinhardt VPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 VI

grapdjan.jpg - 21121 BytesSur la scène, il y avait une grande barque peinte au goudron avec, collés à la proue, des grains de sable et du gravier, comme si elle s’était un instant enlisée sur la plage... Toiles d’araignées lourdes, des filets troués pendaient jusqu’au sol. Ils semblaient sécher, accrochés à des liteaux prenant appui sur des pointes enfoncées dans le mur. Sur la plage, éclairée par le soleil artificiel d’un projecteur hésitant, de vieilles espadrilles, et d’inévitables bouteilles vides. De ce coin de Méditerranée — Châtelet de poche — il ne manquait que l’odeur, restée à Cannes.

Mais Paul Rab avait minutieusement transplanté son décor à l’El Garron, un cabaret de la rue Fontaine racheté vingt mille francs par Volterra à son patron mis en faillite. C’était La Boîte à Matelots. En cet automne 1931, on y retrouvait toutes les connaissances de l’été. L’orchestre était dans le bateau : Vola, le chef, à la contrebasse debout comme tous les bassistes; Joseph Reinhardt, seconde guitare, assis sur la planche du fond; et Django, en vedette, à l’avant de la barque. Plus un saxo et un baryton.

Il n’y avait pas place pour le piano Gaveau dans le petit navire : le Roumain Marco, un peu à l’écart, sur la plage, à gauche, suivait ses camarades, navigateurs bloqués, d’un œil nostalgique et attendri : l’œil des Slaves.

Tous portaient le pantalon patte-d'éléphant imité de l’uniforme de la Marine Nationale et le tricot rayé descendant jusqu’aux fémurs. Rien que de normal dans tout cela : nos six musiciens réunis ne totalisaient pas cent quarante ans d’âge.

Cependant la scène n’était pas chauffée. Volterra, pris de court, avait promis un poêle pour les coulisses. On l’attendait.

Comme aujourd’hui à l’Eléphant Blanc, deux orchestres : moderne et typique. Django, dont le cœur n’était pas dépourvu de mémoire, avait imposé ce dernier : l’accordéoniste Guerino le dirigeait.

Voici les événements tels qu’ils se sont déroulés dans l’ordre chronologique.

Le 17 novembre, un tout jeune homme brun et réservé, entre dans la loge d’Earl Esley qui est le partenaire de Mistinguett au Casino de Paris; c’est Jean Sablon; influencé par la manière américaine, les crooners qui s’adressent à leur micro en de longs colloques, comme à un confident... il va renouveler l’art de chanter en France. Entre Chevalier et ce Catalan solaire, Trenet de Perpignan, il est déjà le pont transbordeur, le bac magique qui assurera le passage.

Ce qui fait l’éternité de Paris, c’est aussi son vocabulaire. « Je connais, à Montmartre, un type formidable, dit Esley à Sablon. Il joue de la guitare dans un bateau. Il a l’air de se trouver ridicule dans sa tenue de marin encore qu’il en semble flatté. Mais ses chorus sont étonnants. La semaine dernière, il a fait un solo de sept minutes. Les gens applaudissent, ils sont charmés, mais sans comprendre... »

Cette nuit-là, quand Sablon et Esley se glissèrent dans les coulisses de La Boîte à Matelots pour lier connaissance avec lui, Django Reinhardt était déjà parti. — Faudra vous lever de bonne heure pour le récupérer dans Paris, dit Vola, avec l’autorité de son expérience.

Django habite alors l’Ouest-Hôtel, avenue du Maine. Il vit libre, sans chaîne, sans responsabilité, seul comme le musicien de Montand, mais jeune et heureux comme un léopard en chasse: cette vaillance qui l’habite, cette hâte qui le pousse chaque nuit vers la rive gauche, le Montparnasse des grandes années, c’est l’espoir. Pour un policier, c’eut été un jeu que de suivre ce conspirateur à la trace, car Django est plus que jamais cerné de ténèbres, du moins dans son aspect physique.

Un taxi — toujours le même; oui, il s’est attaché les services du chauffeur — le conduit à La Croix du Sud. Ce n’est pas de Mermoz qu’il s’agit, mais de jazz. On ne joue pas de tango ni de biguine à La Croix du Sud. On y fait du vrai jazz, sans notes à lire, sans partitions à déchiffrer. Dans ce monde fermé qui éclate, le bandonéon n’entre pas. Django, ce « mystique à l’état sauvage », revient là comme un drogué sur son lieu d’extase. Des frères à qui parler : voilà ce qu’il a découvert. Ils sont trois qui prendront d’ailleurs des routes différentes: André Ekyan, saxo ténor, un bloc de marbre portant haut levée une tête de pillard de diligence ; Al Romans, plus achevé, mieux arrondi : pianiste ; et Max Elloy, mince, pondéré, le front intellectualisé par une calvitie précoce : il tient la batterie et deviendra collégien chez Ray Ventura.

Ekyan inspire le trio, le survolte, le fanatise, le musèle : le chef de bande fait la loi. Donnons-lui la parole:
— Je ne connaissais pas Django, mais je l’ai remarqué tout de même parce que le premier contact a été antipathique. Il avait une tête qui ne me plaisait pas. Il était venu, comme beaucoup de gens à cette époque, pour écouter la musique que nous faisions et il avait une façon de regarder fixement, avec ses yeux noirs brillants, à ce moment-là absolument sans expression, car il ne cherchait pas, absolument pas à se soucier de l’impression qu’on avait de lui. Je ne savais pas qui c’était et je me suis dit : voilà une tête qui ne me revient pas, et il est parti et je ne savais toujours pas qui c’était.

Django n’était pas liant. Sourire, tendre les mains sont des efforts qui coûtent cher au corps avare. Il était surtout d’une timidité maladive : il était né pour qu’on aille à lui. S’il fut la chance de quelques-uns, les autres, presque tous les autres furent sa chance. Partout et toujours, Django fut reconnu tout de suite: ces gens-là n’étaient pas aveugles, son génie leur sauta aux yeux. Mais encore fallait-il participer, s’avancer pour rompre la glace.

Cette glace, c’est un quatrième homme, nouveau venu dans l’orchestre de La Croix du Sud, qui la rompit. Un très beau profil de gerfaut adouci par d’épais cheveux auxquels les ciseaux touchaient rarement, une élégance de mannequin d’Esquire nourri du Grand Ecart et des voyages pressés de Cendrars autour de la planète, une grâce lente et calculée, un peu précieuse pour tout dire, d’esthète à la recherche de son moi, mais une sensibilité frémissante qui donnait à ses contours indistincts la fixe valeur d’une présence... tel était Stéphane Grappelli, de deux ans plus âgé que Django, lors de leur rencontre.

Majeur depuis peu en âge, il l'était en réalité depuis longtemps. Virtuose de l’harmonium à dix ans; à seize, prix de solfège au Conservatoire de Paris ; livreur dans une blanchisserie, puis chez un chapelier et une fleuriste ; violoniste de restaurant et musicien de quartier se « louant » pour les bals de mariage, Stéphane avait appris à vivre à l’Université du hasard, lui aussi; mais en faux-col et pardessus de ratine...

C’était Gavroche au Bœuf sur le Toit, Gavroche conquis à la civilisation de l’alcool de blé, des bières moussantes, rousses comme un pelage d’écureuil, et des lavandes d’Old Bond Street. A cet enfant prolongé, qui semble toujours faire l’école buissonnière, des parents d’un milieu nettement bourgeois — retirés à Strasbourg — ont légué une éducation de fils de famille.

Même émancipé à grandes brides, ces séquelles lui restent. Grappelli revient sans cesse à son personnage : celui d’un affranchi qui jalouse la société qu’il n’accepte pas. Il aime moins son métier que lui-même. Sa sensibilité féminine, réceptive, égoïste, toute tendue vers le frisson — où qu’il aille et d’où qu’il vienne — explique en majeure partie ses dons brillants et protéiques.

Son violon exprime tout. Sur un registre tout aussi étendu mais cependant moins instinctif, plus cultivé — plus corruptible et plus corrompu — il traduit aussi bien les paniques du monde extérieur que le chant des âmes. Django est une nature, une force brute, intrinsèque et généreuse. Stéphane, un cabochon flatté par les jeux de lumière et qui scintille sur un doigt blanc, au premier rang des fauteuils d’orchestre, un soir de gala...

Il est la harpe, l'autre est la tempête. De cette tempête, il sera le fond sonore, le soutien, l’écho. Jamais peut-être dans toute l’histoire de la musique de jazz deux musiciens d’origine et de milieu aussi différents, de tempéraments aussi imperméablement opposés, de caractères aussi nettement situés aux antipodes, ne se sont aussi heureusement, aussi pleinement complétés. Pas même Louis Armstrong et Earl Hines, Max Roach et Clifford Brown. Non seulement Grappelli fut le supplément, le second souffle de Django, mais aussi son révélateur.

Revenons à La Croix du Sud avec lui: « Plusieurs soirs de suite, je m’étais aperçu de la présence, tout près de la scène, d’un individu presque accroupi, pas comme Les autres. Il y avait quelque chose d’insolite dans son visage basané, dans son regard peureux de bête qui attend une récompense ou une tape sur les oreilles. Il portait une moustache à la John Boles et me fixait avec une insistance animale qui chaque soir provoquait en moi une espèce de malaise. N’y tenant plus, je me suis avancé.

— Etes-vous musicien? Demandé-je.
— Oui, je joue de la guitare, me répondit-il, d’une voix sourde et simple, avec un accent rugueux.
— Comment, de la guitare? Du jazz?
— Oui, je suis fou de cette musique.
— Alors, pourquoi ne venez-vous pas jouer avec nous?
— Oh !... je n’ose pas.
— Il faut oser. »

« La deuxième fois que j’ai vu Django, dira Ekyan, c’est moi qui l’écoutais et c’est lui qui jouait. » Cependant c’est Jean Sablon qui, durant deux années consécutives, devait entraîner Django comme accompagnateur. Voici dans quelles circonstances. « D’un voyage en Amérique du Nord, j’ai rapporté une chanson : je voulais absolument Django pour faire un demi-chorus. Levée de boucliers chez Columbia. On m’a dit : « Non ce n’est pas possible, c’est un guitariste étincelant, mais il ne sait pas lire la musique. On va perdre du temps et dépenser beaucoup d’argent pour rien. » J’ai insisté. « Bon, ou va laisser 16 mesures. S’il ne peut pas les faire, Ekyan s’en chargera ou quelqu’un d’autre à la clarinette. Mais faites-moi le plaisir de me laisser répéter une fois ou deux avec Django. » Alors j’ai été le chercher à la porte Châtillon. Nous avons été au studio rue Albert. Django n’a même pas attendu la deuxième répétition; il a fait seize mesures sensationnelles. La chanson s’appelait Le jour où je te vis — The Day You Came Along.

Après ce premier disque, nous sommes devenus très amis. Django m’a invité, j’ai connu sa mère, sa femme. J’allais déjeuner chez eux à la porte de Châtillon, et ils venaient chez moi. Django n’avait pas d’heure. Il arrivait parfois à 7 heures du matin et ma bonne s’écriait: « Mais monsieur Jean dort, je ne peux le réveiller avant 11 heures. » Alors Django disait: « Ça ne fait rien, ne le dérangez pas. » il s’asseyait dans le salon et s’endormait jusqu’à mon réveil.

« Après, j’ai décidé de faire un tour de chant. Siniavine jouait du piano, Ekyan de la clarinette et Django de la guitare. D’abord j’ai débuté à Paris, rue Marignan, présenté par Jean Cocteau. L’endroit s’appelait Le Rococo. C’est Moïses, du Bœuf sur le Toit, qui avait ouvert ça pour me faire débuter. Quelquefois, Django oubliait de venir. Alors André Ekyan ou moi allions le chercher. Un jour, j’arrive ainsi à la porte de Châtillon. La femme de Django était en pleurs. Elle me dit: « Ah, moi j’essaye de le réveiller, il est dans le fond de la roulotte, il n’y a rien à faire, allez-y si vous voulez. » La porte étant fermée à clé, je suis passé par la fenêtre. Il y avait un poêle à côté, j’ai mis le pied sur une casserole en atterrissant là, un singe a voulu me mordre... Finalement, Django ronflait sous un gros édredon rouge, dans le fond de la roulotte. Alors, je lui ai dit: « Ecoute Django, tu me fais ça, à moi, ce n’est pas gentil. » Il m’a répondu : « Ah oui, j’ai honte. » C’est tout ce qu’il savait dire dans pareil cas :

« Ah oui, tous si gentils, j’ai honte, eh bien, je viens. » Jack Hylton allait souvent rue Fontaine entendre Vola et ses faux matelots. Pour l’emmener en Angleterre, il proposait un pont d’or à Django. Mais Vola veillait qui, dans cette atmosphère d’exubérante folie, incarnait une certaine sagesse :
« Reste en France, répétait-il à Django. Joue et tais-toi. »

Au Théâtre Daunou, Django accompagne Sablon dans la revue « 19 ans ». Mécontent des recettes, le directeur se désolidarise des artistes : ils continuent sans être payés. Au Rococo, Django fait la connaissance de toute l’avant-garde intellectuelle : Sauguet, Cocteau, le délicat romancier Jean Desbordes, Auric, Poulenc. La vicomtesse Marie-Laure de Noailles met un manteau d’hermine pour pénétrer, au bras de deux amis membres du Jockey Club, dans ce «private club » où il est intelligent de se faire voir.

— Ce gitan vaut un Goya, dit-elle de Django, dans un battement de cils. Django gravit assez vite les barreaux de l’échelle. C’est du moins ce que nous croyons avec le recul. Au vrai, Django, incohérent et conciliant de nature, sans défense devant l’argent, joue la carte music-hall, mais non sans remords. Il s’amuse, mais déchiré de ne pouvoir pour l’instant vivre du jazz.

Vola le laisse partir pour Londres, avec Sablon qui a promis de le ramener. Le critique du Daily Mail — journal sérieux, plutôt austère — est si enchanté par l’intermède que donnent Sablon et Django à la B. B. C. qu’il écrit sur eux un article dithyrambique. Le lendemain, le directeur des programmes les prie de recommencer leur numéro et double leurs cachets : cela n’est jamais arrivé dans les annales de la B. B. C.

Le travail ne fait pas peur au corpulent Louis Vola. Nul autre que Volterra ne le demande mais il offre à tous les propriétaires de palaces de jouer pour eux en matinée, afin de doubler son salaire. Il obtient ainsi, coup sur coup, le thé de l’Embassy puis celui du Claridge. Ce thé, qui le boit? De vieilles dames? Non, de gros industriels de province descendus sur les Champs-Elysées où leur maîtresse les a rejoints ; de jeunes étrangers lancés à la découverte du « Gay Paris ».

L’ensemble de Louis Vola, que relaie de quart d’heure en quart d’heure un orchestre de tangos, est alors composé, en cet automne de 1934 : des frères Handy et Lou Foster, de trois violons (dont Silvio Smith et Stéphane Grappelli), de deux guitares (Django et Roger Chaput auxquels « Nin-Nin », Joseph Reinhardt, venait parfois se joindre) et d’une section rythmique, Vola tenant la contrebasse.

Quand l’orchestre de bostons et de tangos occupait l’estrade, les musiciens de Vola partaient bavarder dans les coulisses. Singulières coulisses : un rideau cachait des sophoras, des palmiers en pots, une collection de plantes vertes qu’on tenait en réserve pour d’éventuelles décorations. Tout seul avec sa guitare, assis sur une chaise métallique, Django attendait parmi ces accessoires exotiques. Enigmatique, il pinçait des accords. Cette recherche de la solitude intriguait diablement Grappelli.

— Enfin, dit-il un après-midi d’octobre, tu aimes tellement jouer seul ?
— Seul ou non, j’aime jouer, répondit Django.
— Peux-tu me rendre un service? Mon violon est désaccordé.
— Je t’écoute, fit Django.

Stéphane joua quelques mesures. Django arrangea son violon et le lui rendit : — Vas-y, dit-il. Commence quelque chose.

Grappelli attaqua Je sais que vous êtes jolie. Django fit courir ses doigts sur sa guitare. Le thème joué, ils improvisèrent et s’aperçurent que le son conjugué de leurs deux instruments était d’une originalité exquise. Arrivé sur ces entrefaites, Joseph se joignit à eux. Ils jouèrent tous trois plusieurs airs à la mode. Puis Roger Chaput, attiré par ces sons nouveaux, arriva à son tour. Puis Vola, mais pour ramener tout son monde en piste. Django lui fit un signe impérieux de la tête; il signifiait : « Prends ta contrebasse ». Séduit, Vola s’exécuta.

« Un jazz sans tambour ni trompette », selon la définition de Stéphane Grappelli, venait de naître dans les coulisses de l’Hôtel Claridge, derrière un rideau...

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