La légende de Django Reinhardt IVPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 V

Django18Il en est des destins comme des végétations parasitaires autour des arbres, dans la forêt vierge: pour peu que le hasard y donne son coup de pouce, ils s’entrelacent. Le dessinateur Paul Rab — créateur du petit chien noir et du petit chien blanc «Ric et Rac» — se trouvait à Toulon, la ville où l’on allait autour des années 30. Le Pierre-Louis Guérin de cette époque heureuse, l’industrieux Léon Volterra l’avait chargé de décorer la nouvelle boîte de nuit qu’il venait d’ouvrir à Cannes dans le cadre du Palm-Beach : La Boîte à Matelots, et de lui trouver des attractions inédites.

— « Je veux de préférence des inconnus », répétait Volterra, qui avait les ambitions d’un Ziegfield et la persévérance d’un Canetti. Et d’expliquer : « On les paie très mal et même en supposant qu’on les paie très bien, on récolte tôt ou tard le bénéfice de la découverte. C’est là le privilège de notre métier : on sort des inconnus de l’ombre, on les projette en plein soleil, et, une fois inventés, ils nous doivent tout. »

Il tombait mal avec Django Reinhardt. Django Reinhardt ne devrait jamais rien à personne. C’était écrit dans les étoiles, ces étoiles qui sont les mêmes dans le ciel de Brabant ou de Moravie.

C’est le nom de Django que Savitry prononça lorsque Paul Rab lui eut demandé :
— Est-il vrai que tu connaisses des musiciens extraordinaires ?

Je cherche pour Volterra un orchestre qui ne soit pas exclusivement de jazz, qui puisse bien «sortir » les tangos et, de temps à autre, si des clients l’exigent, « retomber » sans trop de difficultés dans le musette. Je veux des hommes à tout faire.

Depuis beau temps, Django, Joseph et l’errante tribu manouche avaient déserté la chambre qui donnait sur la rue ombreuse, en pente vers le port. A qui s’adresser pour les retrouver ? Qui pourrait bien tenir le compte de leurs fugues, sinon eux-mêmes ? Et encore !... Ils s’oubliaient en disparaissant.

— Je vais voir Vola, décida Savitry, lui seul peut me renseigner. Louis Vola, enfant du pays, avait l’ « Estramborg » des méridionaux de Mistral et la faconde grasseyante de Raimu. Il tenait l’accordéon au Lido : lieutenants de vaisseau en civil et petites alliées en période d’escale traitées comme des perles de harem savouraient à longueur de nuit ses javas lascives.

Il importe d’insister là-dessus : les débuts de Django Reinhardt furent le fruit d’une véritable conspiration des amitiés varoises.

La publicité parlée est la plus efficiente. Un ami d’enfance, Bianchéri, dit un jour à Vola : «Je connais un guitariste qui a oublié d’être maladroit de ses mains, et pur avec ça ! ... Il jouerait toute la nuit pour une friture de rougets et un verre de bière... » « Où peut-on le voir ? » demanda Vola. « Nul ne le sait » répondit Bianchéri. « Il n'a pas plus de domicile que d'argent. »

Vola trouva Django sur la plage du Mourillon, endormi sur le sable, sa guitare à ses pieds, par une aube qui pointait en même temps que se levait la tempête. Le soir même, les frères Reinhardt redébutaient au Lido, le grand concurrent du Coq Hardi.

— Il faut que vous alliez tenter votre chance à Cannes !... insistait le remuant Bianchéri.

Mais Django était fatigué. Il voulait dormir sous un olivier, quelques cailloux recouverts de terre sous la nuque, ses pieds nus et sales dans le soleil, face à la mer. Et comme il était incapable de lutter victorieusement contre ses désirs, ses envies — formes triomphantes de l’instinct — il alla dormir sous les oliviers, face à la mer.

Trois soirs sur la même estrade avec Django Reinhardt auraient suffi au sagace et entreprenant Vola pour acquérir une rayonnante certitude : il tenait le génie qui pouvait faire de lui un vrai musicien. Aux côtés de Django Reinhardt, une carrière s’ouvrait – tentatrice, excitante. Qu’importe de dépendre d’un fou si ce fou vous rend plus grand que vous n’êtes. Vola comprit tout de suite que l’accordéon, déjà démodé, serait voué à l’oubli dans un proche avenir. Etre intelligent, c'est aussi prévoir les penchants et les réactions de son époque. Jugeant l’accordéon inutile, Vola l'abandonna et sauta obstinément sur la contrebasse — dont il ne connaissait rien si ce n’était la forme et le son ; mais dont il savait qu’elle serait le complément indispensable à la magique guitare parlante de Django Reinhardt.

Cet été-là, dans les pauvres coulisses lilliputiennes du Lido, Savitry fut le témoin de scènes absolument étonnantes et dont lui-même ignorait qu’elles seraient, moins de dix ans plus tard, versées au dossier de la postérité. Django, déjà rompu aux rythmes haletants et syncopés du stomp, jouait de plus en plus rapide; et Vola, sans se soucier de l’heure, du temps qui passait, de la barbe qui poussait sur ses joues faussement prospères, de ses gros yeux gonflés d'insomnie, Vola les mains enflées et saignantes, Vola — cramponné à sa contrebasse —, accompagnait Django avec ordre de ne pas le lâcher, de terminer en même temps que lui. Et la note finale correspondait le plus souvent au lever du jour.

Qui eût pu prévoir que de ces marathons féroces naîtrait, trois ans plus tard, la plus belle et la première des formations de jazz dont le vieux monde blanc ait eu à s’enorgueillir face à la jeune Amérique noire : le Quintette du Hot Club de France ! Cet été 31, le jazz français eut son épopée: solitaire, secrète et difficile; et sa Nouvelle-Orléans en fut ce Toulon où s’apprêtait à naître ce futur martyr au vertige indien, le petit Maufrais.

Mais certain matin, sans expliquer ni le pourquoi, ni le comment de sa fugue, Django prit la route du soleil, des oliviers, des pins, des cigales; si absolu dans son insouciance qu’il en oublia sa guitare au Lido. « Django, c’était du sable, dit Vola; une sorte de poussière d’or qui vous glissait entre les doigts. Avec lui, on était sûr d’être moralement cocu, un jour ou l’autre... » Il revint à ses anciennes amours, troqua sa contrebasse contre son éternel accordéon. Paul Rab et Savitry vinrent l’aiguillonner ensemble :

— Retrouve-le, Il y a une place à prendre à Cannes. Vous partez gagnants.

Alors, de Carqueiranne au Beausset, Vola battit toutes les plages, tous les carrefours, tous les campements sous les platanes. En désespoir de cause sa prospection s’avérant stérile, il fit passer une annonce dans les journaux de Marseille et de Nice. Ce système d’appel se révélant tout aussi infructueux, il recommença à battre le rivage méditerranéen. Il eut le tort de le faire au volant d’une voiture empruntée à un ami et Django — campant dans les parages du Pradet — l’apercevant de loin et le prenant pour un inspecteur de police — l'automobile l'intriguait — Django partit en courant vers la direction des collines où il se terra comme un animal honteux.

Il ne restait à Louis Vola qu’une seule ressource : épingler un billet de cinquante francs sur un bout de papier et écrire l’adresse où, si le cœur lui en disait enfin, Django pourrait le rejoindre à Cannes… Puis il déposa le message sur le sable — près de la roulotte — avec un caillou dessus par crainte que le Mistral ne l'emportât...

Au-dessus des crânes chauves et des diadèmes, les parfums de Chanel et le tabac blond se disputaient les odorats. Pour ce gala de charité, il y avait douze cents personnes au Palm Beach; parmi lesquelles Chaplin, Mistinguett, Chevalier... maintes baronnes, des milliardaires. Au programme, après l’entracte, toutes les célébrités de l’époque. Avant, en guise de hors-d’oeuvre, une suite ininterrompue de sketches.

Vola présentait un numéro d’imitation de Maurice Chevalier dans « Parade d’Amour » : il chantait l'air de Mimi. Six musiciens — ceux du Lido de Toulon et trois autres recrutés à l’avenant — l’accompagnaient.

Le pastiche plut au public et à Chevalier lui-même puisque, traversant la salle à la fin du spectacle, il serra la main de Vola : « C'est bien mon petit gars, continue », fit-il.

De son côté, le directeur des spectacles du Casino, M. Jean-Claude Bousquet, fit signer à Vola une option de trois ans.. Il eut sa photo dans la Gazette des Alpes-Maritimes. Django vit-il cette photo ? Lut-il le mot abandonné sans grand espoir sur le sable, près de la roulotte ? Tout nous laisse à croire que non puisque « La Guigne », Django et son frère Joseph — héros sans racines — étaient d’indéracinables analphabètes. Sans doute trouvèrent-ils l'argent épinglé sur le mot puisque aujourd’hui, après vingt-sept ans, « La Guigne » confirme: «Nous avons cru à une provoca-tion mais nous avons malgré cela pris la route d’Italie. »

C’était une provocation du destin. Quant à la route d’Italie, elle passait par Cannes. L'itinéraire des riches vacanciers se confondait une fois de plus avec celui des gitans. Il faut encore insister sur la puissance du hasard, cette part de Dieu. Sans le hasard — ce coupe-file qui donne accès aux bienfaits de la Providence — il y aurait eu un gitan fainéant et inchangeable avec son violon d'Ingres : la. guitare ; autant dire un inconnu. Le tacite concours du hasard et des hommes en ont fait un génie. Louis Vola, bruyamment, se lamentait en frappant de ses gros poings lourds tout ce qui se trouvait sous sa main : « Ah !... si j'avais près de moi ce guitariste plus fuyant qu'une luciole !... »

Un soir, tandis qu'il prenait l’air entre deux rumbas, dans la cour du casino, il vit venir au-devant de lui Django et « La Guigne ».

— Monsieur Vola !
— Comment, on ne se tutoie plus ? (Encore une fois, avec sa psychologie som-maire, Django prenait Louis Vola pour un fonctionnaire des services de sécurité : il roulait en cinq chevaux Citroën et gagnait régulièrement sa vie). Où êtes-vous descendus ?
— Au George V, répondit Django, avec une comique assurance.

Vola recula, plus que surpris, terrassé par tant de toupet, de confiance en soi-même : c était le culot de l'insouciance.

Au George V, Django n’avait paru suspect à personne. Avec son teint basané, sa nonchalance gracieuse, son élégante et silencieuse mollesse, on l'avait pris pour un prince hindou. Quand la foule vit déshabillée, comment ne pas passer pour très convenable avec un bleu de chauffe, une chemise Lacoste propre et des espadrilles neuves ? (« La Guigne » avait fait la lessive dans le plus naturel des lavoirs : la mer) Ce qui avait attiré Django à Cannes, c’était Jack Harris. Une affiche, un visage — un visage qu’il reconnut. Cet orchestre de jazz anglais n’aurait pu provoquer chez Django qu'admiration et amertume ; en le poussant sur la route bleue, il provoqua les rencontres dont devait dépendre le départ de sa carrière.

Pour payer la note du George V, Django comptait sur femme.
— Tu feras les lignes de la main sur la Croisette...
Raisonnement erroné.
— Moi, j'habite j’habite un hôtel beaucoup plus modeste, dit Vola.

Alors Django, tel un enfant pris en faute ferma les yeux, pour ne plus voir le visage rougeoyant et coléreux de Vola — visage sentencieux, visage de juge qui n’était pas d'accord. « La Guigne » fondit en pleurs. Si tant est que les gitans soient comédiens, ils le sont spontanément: cela procède d’une seconde nature.
— Vous êtes fous, dit Vola pour la forme. Il faut immédiatement changer d’hôtel.

Les palaces !... Django s’en moquait. La force suprême des inadaptés, c’est de s'adapter à tout, à condition que ce tout se situe en marge de la norme : Django Reinhardt eût aussi bien dormi dans le lit du duc de Windsor que sur le sable de Golfe-Juan.

Le miracle se .produisit, parfaitement logique. Cinq orchestres occupaient les estrades du Casino. Vola comprit tout de suite qu’il était pour l’instant essentiel d’allier le charme à la vivacité, le rythme à la romance. Il engagea un baryton, débaucha le saxo-ténor de l’orchestre Marco — un très bon pianiste régional et, avec Django en vedette, son frère Joseph comme seconde guitare accompagnatrice, lui comme contrebassiste et chef d’orchestre, lança sur le marché cannois « Vola et ses frères » — car Django, dès qu’il s’agissait de désigner un musicien qui jouait à ses côtés, n’employait qu’un seul mot, le mot en usage chez tous ceux de sa race, le mot « frère »...

Rien n’est plus éphémère qu’une réputation. La bataille de Cannes, tout comme celle de Paris, se gagne chaque soir. On ne s’endort plus sur ses lauriers, fût-ce en musique. Il faut se réinventer ou disparaître. Jack Harris — cet orchestre que Django, finalement, avait plus envié qu’admiré —, Jack Harris pouvait, certes, bénéficier de tous les privilèges d’une grande formation « arrivée », à la gloire établie ; mais il ne pouvait pas longtemps soutenir la concurrence de ce sextette révolutionnaire qui jouait en face de lui et qui était en quelque sorte au jazz moderne — toutes proportions gardées — ce que Rimbaud fut au symbolisme : un élément de choc, à l’inspiration souveraine, à la technique déconcertante de perfection.

Le véhicule d’une conquête restera toujours l’audace ; pour la première fois en Europe, une guitare faisait son apparition dans un orchestre de jazz. Dans cette guitare, Volterra l’expérimenté — ce vieux renard des coulisses — sut, dès les premiers soirs, reconnaître une perle.

Le spectacle terminé, Vola, Django et leurs camarades se réunissaient dans un coin, sous les palmiers, et travaillaient, debout, jusqu’à l’aube. Volterra convia André à venir les entendre — André, le maître des jeux, l’empereur de La Baule, Deauville et Cannes — André qui leur fit un contrat officiel et rompit, avec indemnités à la clef, celui qui liait Jack Harris à son établissement. Les appointements de Django furent de l’ordre de 100 francs par soir. Songez-y! 700 francs par semaine soit presque le double du salaire mensuel d’un instituteur ou d’un contrôleur des contributions indirectes ! Que fit notre gitan de ces sommes impériales? Il loua un cabanon de pêcheur entre Cannes et Théoule. Devant — entre le hangar à filets et la mer — il y avait un jardin avec quelques abricotiers, des cannas et des lauriers roses. On mangeait dehors, le sable servait de poêle à frire, on achetait le vin rouge par cinquante bouteilles, le boucher — déférent comme un domestique — venait lui-même livrer les gigots et tout gitan qui passait dans les parages était automatiquement l’aristocratique invité de la tribu Reinhardt.

Django — à qui l’alcool de cette gloire saisonnière tournait déjà la tête — eut alors sa première exigence d’artiste. Il posa un ultimatum à Volterra : « Laissez entrer ma femme au casino, sinon je fais grève. Oui, je m’arrête de jouer. »

La mode était aux pyjamas, lancés à Hollywood par Gloria Swanson puis en Europe par Coco Chanel et Jeanne Lanvin. Son corps plantureux moulé dans un superbe pyjama de soie bleu-noir, « La Guigne », à la plastique impeccable, faisait les lignes de la main, tirait les cartes aux clients attablés devant des magnums de champagne et des flacons de whisky.

Django, dès lors, ne fut plus sensible à l’argent mais il s’attacha vaniteusement aux signes extérieurs de richesse, à ce qui prouve l’aisance, la réussite. Sa femme avait flairé le danger « Gardez son argent, il lui brûle les doigts, remettez-le moi plutôt chaque fin de semaine », rabachait-elle à Vola.

Django, lui, avait pris goût aux ultimatums. Il aimait par-dessus tout mettre les hommes au pied du mur. C’était un amateur de chantage, mais innocent, sans technique. Il « chambra » Vola : « J’ai besoin de 5 000 francs. Je dois acheter une tiare à ma mère. Elle le mérite. Je veux décorer ses cheveux. Pour nous tous, elle est une reine. Fais-moi une avance… sinon... (sinon, je me dissous dans la nature). » Vola consentit. Une heure après, Django apparut — hilare, émerveillé — au volant d’une vieille Dodge, modèle 1926. En lui, une folle passion venait de naître dont il ne se guérirait jamais : posséder et conduire — sans le moindre permis — les engins les plus impressionnants et les plus rapides possibles. Il croyait que la qualité et la puissance d’un homme s’évaluent en chevaux-vapeur, que c’était dominer le monde que de trôner sur un siège de cuir, qu’à partir du moment où le commun des mortels vous regardait — admiratif, révolté ou ahuri — l’on faisait partie d’une tranche d’humanité supérieure, invulnérable, élue du Seigneur...

Les jouets fascinent l’enfant, il les utilise empiriquement. Puis il s’initie à leur mécanisme. Enfin, il les malmène et les casse, lassé. Chapitre voitures — ces jouets pour adultes — Django aura toujours l’âge mental d’un enfant. Tout ce qu’il ne possédait pas hier et qu’il s’octroie aujourd’hui revêt à ses yeux la virginité d’un objet neuf. N’ayant pas, il est fou d’avoir. Ayant, il découvre. Découvrant, il invente. Ayant inventé, il veut découvrir à nouveau. C’est le cycle de rotation infernale auquel sont soumis les enfants gâtés. Imaginez un Indien du Tumuc-Humac, pour peu qu’il soit adroit, lâché à grandes brides au volant d’une Mercury Monterey sur l’autoroute de l’Ouest. Il est davantage qu’Eisenhower et Khroutchev réunis: le maître du monde.

Django, pilotant sans permis, sauvage heureux, était à vingt et un ans le jeune homme-roi. A partir du moment où sa première voiture lui appartient — payée par lui — personne n’a plus droit de regard sur elle pas même un mécanicien. Y a-t-il de l’eau, de l’huile en quantité suffisante? Qu’importe, puisqu’il y a de l’essence dans le réservoir, puisque ça roule...

Entre Cannes et Golfe-Juan — exactement à cet endroit solitaire, un peu avant le restaurant Tétou, où Picasso, descendant de Vallauris, vient se baigner aujourd’hui — le plancher de la Dodge devint fournaise aux pieds nus de Django. Le tuyau d’échappement est tout rouge. Brusque coup de frein. Django stoppe et implore Vola de courir sur la plage chercher du sable pour étouffer l’incendie naissant.
— Cette bagnole ne vaut rien, dit Django. On va la pousser dans la mer. Les vagues l’engloutiront. Bien fait pour elle, elle ne mérite pas mieux. Il abandonna la Dodge sur le bord de la route.

Le lendemain, il arrivait au Palm Beach avec une quarante-cinq chevaux Renault — celle achetée à un garagiste de Cannes trop heureux d’avoir trouvé en lui le pigeon — qui avait tourné à Monthléry lors des journées de l’Automobile Club de France, à plus de cent trente, vingt-quatre heures durant. C’est le monstre de course. I)es courroies de cuir fauve cinglent le capot. Elle fait le bruit d’un camion qui râle voluptueusement au sommet d’une côte. A ses commandes, Fangio lui-même se fût trouvé dépaysé.

Django a décidé qu’on l’essaierait en famille. Sa femme, Joseph, les musiciens sont invités. Or, peu après la sortie de Cannes, il faut freiner, un cinq tonnes avance sur la gauche, un car pullmann le double, l’attelage d’un limonadier qui tient toute la surface disponible à droite...

Pas de freins ! ... Django, pour éviter l’accident, doit racler le mur du château de l’Horizon, aujourd’hui propriété d’Ali Khan, « La Guigne » eut un bras tout meurtri.

Insatiable, Django acheta au rabais une voiture camping ayant appartenu à des épiciers belges ruinés au baccara un soir d’exubérance. Trente, quarante gitans rappliquèrent aussitôt sur la plage. Dépêchés par le maire de Cannes, les gendarmes durent intervenir : le sable était jonché d’épines dorsales de merlans, d’épluchures, de boîtes de sardines, de toutes sortes de détritus...

Chassé de la plage, Django fixa son « wagon station » devant le Palm Beach. Avec des précautions de diplomate, Léon Volterra le pria de déménager.

Django Reinhardt ne pouvait pas se conformer aux plus communes disciplines sociales. Nul pourtant ne lui tenait rigueur de cet incivisme. La violence fait l’anarchiste ; la passivité, l’innocence.

Le génie de ce tendre barbare l’excusait pleinement. Il n’avait aucun devoir à remplir envers personne, mais seulement des droits à exercer devant tous...

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