La légende de Django Reinhardt IXPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58

django9Même affamés, pendant l’occupation, les jeunes gens sacrifiaient volontiers des repas pour pouvoir acheter ses disques. La jeunesse n’est ni ingrate, ni fantasque, ni oublieuse; elle suit les courants qui dessinent une époque et, si elle ne détourne pas un instant la tête dans la direction du passé, c’est qu’elle est pressée, la jeunesse. En se passionnant pour Charlie Parker et Dizzy Gillespie, en se privant pour acheter leurs enregistrements, elle n’obéissait pas à une mode ; elle entrait, lucide et conquise, dans le cycle d’une révolution.

Pourquoi cette jeunesse de l’après-guerre boudait-elle Django Reinhardt, son musicien de la guerre? A l’époque même du microsillon, Django entrait, vivant, dans le domaine des invendus ou des petites recettes.

On a dit que le be-bop avait tué Django Reinhardt. Certains le croient; Léo Chauliac l’a vu, une heure durant, possédé par un grand silence taciturne au terme duquel il desserra enfin les dents pour prononcer, d’une voix basse et monocorde, ces mots importants, prophétiques:
— Ils vont trop vite. Je crois que je vais avoir du mal à les suivre.
Ils, c’étaient les boppers — ces calmes forbans.

On ne peut, honnêtement, raconter la vie de Django Reinhardt sans réserver un paragraphe à son procès. Charlie Parker meurt : il laisse un style multiple et fulgurant que les disciples les plus doués et les plus sincères, peuvent imiter par devoir ou par amour. Le maître n’était pas inaccessible aux élèves.

Clifford Brown se tue en voiture, à cent vingt à l’heure. Kenny Dorham ou Donald Byrd peuvent assurer la relève — et sans ridicule. Mais Django? Qui pouvait bien succéder à ce phénomène unique — et français par surcroît? La piste est nue, complètement vide : personne pour prendre le bâton de relais à la même hauteur de main.

On dirait que les doigts se sont figés pour toujours sur les cordes, que les guitares, dans un silence de planète échouée, sont pour l’éternité accrochées aux murs. Sa dernière guitare (mais était-elle bien à lui?) rendait un son tellement bizarre, étranger, équivoque — presque faux pour tout dire — par rapport à l’ancienne guitare du Claridge et de Radio-Cité, celle de Charleston et de Tears: il l’avait affublée d’un amplificateur électrique.

— Ça frappe, hein !... mon frère, disait-il. Mais les coups portaient moins: ils allaient davantage à l’oreille et moins au cœur.

C’est en 1950 qu’apparaît nettement le drame d’une magnifique vie gâchée. Django a quarante ans. Il s’est épaissi mais sans beaucoup vieillir. Il a, autant qu’il l’a pu, multiplié les concerts en Belgique :
« J’épate toujours Bruxelles, dit-il. »

Mais quelque chose s’est altéré : sa foi dans tout ce qu’il entreprend. Un redressement s’impose, il devrait renverser la vapeur; plus que jamais, il est décidé à ne pas se battre. Lentement, sa paresse congénitale va dégénérer en une mollesse coupable et heureuse : sa solitude (une solitude qu’il n’a pas souhaitée mais, qu’inconsciemment, il a tout fait pour obtenir) en une sorte de peur de vivre et de jouer. Il est une ankylose pire que celle des doigts, c’est celle de l’âme. Un végétatif de la guitare: voilà ce que devient allègrement Django.

Les presses n’arrêtaient pas de sortir ses disques; elles sont à d’autres best-sellers. Il vivait de concerts: une heure de génie lui suffisait à acquérir l’importance (fugitive et factice, mais toujours recommencée) d’un maharadjah familier, bon enfant, rigolo ; il vit à présent de chiches avances, d’emprunts, de hasards. — Ça m’ennuie un peu d’être redevenu pauvre, dit-il. Je ne peux plus jouer gros.

Evidemment, il ne flambe plus. Les pokers sont médiocres. Il vivait à la Une, il n’existe plus qu’en dernière page. Mais il est content de son sort — et c’est peut-être là un des plus beaux côtés de son unique et extravagante nature: l’humilité lui va très bien.

Le jazz connaît à Paris une vogue irrésistible. Pour mieux monter dans la rue, il est descendu dans les caves. Pour faire peau neuve, il a franchi la Seine, changé de rive. Il a troqué son refuge — les hauteurs de Montmartre — contre une patrie officielle dont le centre géographique est l’église de Saint-Germain des Prés. Les intellectuels le soutiennent. Il aide à vivre la jeunesse: mordante, désabusée ou romantique. Le tourment existentiel, c’est aussi ce qu’exprime le saxophone de Don Byas. Le ciel est libre entre Harlem et la colline de Chaillot. Armstrong, Earl Hines, Duke Ellington, Bechet... arrivent, jouent, repartent ou restent...

Ce vingtième siècle, parvenu à sa moitié, est vraiment le siècle du jazz. Django, lui, n’est plus dans la course. Retourné en roulotte pendant une bonne partie de l’année 48, il pêche à présent le brochet dans la Seine (il a un joli matériel pour cela; «Admire ma panoplie, mon frère !... » Dit-il) ; il joue au billard, il dort dans les herbes et contemple avec béatitude son fils Babik qui grandit...
— Il a des mains comme moi, dit-il, avant ma brûlure. Il jouera comme moi, mon frère, il jouera comme moi.

Mais il n’est pas écrit dans les étoiles que ce fils à la peau curieusement blonde pour un gitan aura du génie; en attendant, le père n’entretient plus le sien. La guitare est devenue pour lui un plaisir occasionnel.

Et maintenant, mal rasé, pas habillé, presque sale — lui que nous avons connu si coquet, si amoureux des belles étoffes excentriques, si féminin dans son goût des parfums et des eaux de Cologne de luxe —il boit du gros rouge et joue à la belote à la Porte d’Italie.

Pourtant, ce n’est pas d’une abdication, d’un renoncement qu’il s’agit là, mais plus simplement, d’un retour en force d'un état de nature. On ne devient pas gitan, on naît gitan et on reste gitan. Et on tape le carton devant une cabane roulante, flanquée d’un maigre cheval ni heureux ni malheureux, sur le bord d’une route qui court vers le soleil, en regardant, de temps autre, d’un œil lourd et satisfait, les avions qui, de dix minutes en dix minutes quittent Orly pour tous les pays du monde et pour cette Amérique qui paye si bien mais ne pardonne pas aux génies basanés d’arriver en retard sur scène.

Django n’a pas d’excuse — il ne se droguait pas, comme Charlie Parker ; il aimait bien lever le coude mais n’était pas pour autant un ivrogne chronique ; hormis le jeu (mais le jeu peut ruiner un homme sans tuer pour autant sa volonté créatrice : voyez Dostoïevski), hormis le jeu et sa paresse de pacha en salopette, on ne lui connaissait pas de vice. Voilà pourquoi, en fin de compte, son stupide comportement est incritiquable.

La musique, le jazz avaient pris Django à sa race. Sa race a repris Django à la musique, au jazz. Né comme ça, pas autrement, il a vécu comme ça et pas autrement. Jamais peut-être un aussi bon destin ne fut voué à une aussi puissante fatalité atavique.

Le Django des années 50, c'est le triomphe de l’absurde. C’est la capitulation sans condition de l’homme devant ses racines. C’est l’homme vivant mangé par ses ancêtres. Pourtant, tout va être mis en œuvre pour le tirer de cet absurde qui l’enveloppe comme une toile tiède, épaisse, béate. Le directeur du Théâtre des Champs-Elysées (où Armstrong a donné ses merveilleux concerts en novembre 1949), M. Dugardin, monte, pour les fêtes de Noël 1950, un programme musical dont le titre sera «Expressions de Jazz » et Django la vedette.

Si on le trouve, si on parvient à lui mettre la main dessus.

L’envoyée de M. Dugardin, Myriam Henry, fut, lorsqu’elle le trouva, comme une messagère de la Providence, une mère Noël en manteau d’astrakan. Django à froid, c’est décembre. (Il campe à l’endroit même où, vingt-deux ans plus tôt, il a pris feu comme une torche parmi les roses en celluloïd.) Il n’y a plus de charbon pour alimenter le fourneau. Où sont, mon Dieu, les choucroutes fumantes de l’Alsace à Montmartre et les châteaubriants aux frites, saignants et tendres qu’on allait, d’un coup de taxi Chrysler, croquer chez Dagorneau? Des pommes de terre tentent de cuire sur un feu de brindilles, en plein vent. On les mangera en robe de chambre, grillées ou ratatinées — selon les caprices du feu. Ne croyez pas que Django — l’homme qui faillit être milliardaire avec le plus simple des instruments de musique: cinq cordes tendues sur un ventre de bois des îles — ne croyez pas que Django s’insurge, se lamente ou s’apitoie. Non, il est heureux, passif, amorphe : tout irait très bien s’il faisait un peu moins froid. Il est là, donc il existe puisqu’il se sent présent au milieu de son corps glacé. Après tout — et Dieu seul le sait — c’était peut-être un saint, un mystique ?

Naguine est pensive : c’est la résignation fataliste des épouses manouches. Babik se blottit dans un coin, les genoux au menton. Il sourit, il se cajole. Le tableau pourrait s’appeler: le triangle parfait du mariage.

Rangée dans un coin (rangée, c’est beaucoup dire) la guitare de Liebestraum et du Premier mouvement du Concerto en Ré mineur, la guitare magique qui s’était offert le prodige de verser au dossier d’honneur du jazz, sans les trahir, les noms de Liszt et de Jean-Sébastien Bach — « la guitare qui rit, qui pleure et qui parle, la guitare à voix humaine», ,, disait Jean Cocteau — la guitare la plus étonnante que nous ayons jamais entendue, a quelque chose de pathétique et de ridicule: imaginez une belle fille morte sous la poussière. Mais voici qu’on vient la chercher pour qu’elle ressuscite, pour qu'elle retravaille, et sans faire le trottoir.

C’est l’avant-dernière chance de Django.

Il eut le réflexe d’incrédulité de tous ceux que la chance — la chance qui revient — trouve dans un état de dénuement total: il fallut lui répéter plusieurs fois la proposition de M. Dugardin.

Puis, soudain (il venait de reprendre conscience qu’il restait Django Reinhardt envers et contre tout, le be-bop et le silence), il redevint exigeant, férocement exigeant: il fallut lui payer très cher cette rentrée.

Mais cet enfant chéri de la gloire avait, à quarante ans, perdu l'habitude de ses rançons. Les feux de la rampe, à la répétition, aveuglèrent ses yeux de taupe. La présence des journalistes le plongea dans des transes atroces. Aurait-il été un tant soit peu méchant que ce colosse intègre les eut gaillardement boxés. Il n’avait plus ni smoking ni chemise blanche. Il fallut entièrement le rééquiper.

Vint le soir du gala. A peine était-il entré en scène que deux messieurs se présentaient à la direction du théâtre: deux agents du fisc venus sans plus d'embarras réclamer le montant du cachet de Django — il n’avait pas payé ses impôts depuis 1947.

Mais il est de nouveau sur la sellette. On parle toujours de lui comme du premier musicien de jazz français, mais le superlatif de « plus grand guitariste du monde » désigne un revenant ré intronisé sur son fauteuil de gloire. Qu’importe, le contact est rétabli avec un public qui sentimentalement l’adule (il rappelle aux moins de trente ans leur adolescence; aux Parisiens, qu’il fut leur passion musicale pendant la drôle de guerre) et une presse qui découvre en lui le plus pittoresque des personnages. Cette flambée de popularité reconquise, ce «comeback » après un silence qui ressemblait tant à un précoce exil, se traduisent aussitôt par un comportement qui relève de quoi ? De l'infantilisme, de l'innocence ou de la folie?

C’était un enfant, dit obstinément Henri Crolla — celui qui l’aima le mieux parmi tous ses disciples et celui qu’en retour Django aima la plus.

Un enfant de quarante ans auquel Paris-Match consacre deux pleines pages. Un enfant, qui, par peur des dentistes ( « ces gens insensibles qui vous font si mal ») laisse pourrir toutes ses canines. Un enfant, qui, terrifié par les médecins, laisse souffrir sa femme pendant huit jours (« J’ai une rage de ventre, Django !... J’ai une rage de ventre. ») Et qui, lorsqu’on la conduit enfin à l’hôpital pour l’opérer de l’appendicite, parvient, après l’intervention, jusqu’au seuil de la salle commune et s’enfuit épouvanté. Un enfant sur sa belle lancée indolente, vêtu d’un superbe complet croisé de gabardine marron et cravaté de vert et de jaune (« on appelle ça des rayures club ») — un enfant auquel on demande, accompagné d'une grande formation moderne dans laquelle domine le saxo alto Hubert Fol, de faire la réouverture du Club Saint-Germain des Prés.

On l’avait prévu pour huit semaines, il y resta sept mois. Il était devenu vaillant. Il grattait farouchement sa guitare électrique, souriait aux applaudissements en inclinant légèrement la tête et en levant vers le micro ses yeux brillants, un peu gonflés, écarquillés sur ce public riche ou bohème pour lequel il était toujours Django, le numéro un. Il s’était alourdi et c’était comme un bloc d’argile granit qui faisait chaque fois tomber sur les cordes ses foudroyantes chutes de grêle. Après un long chorus, il lui arrivait de s'éponger le front avec un mouchoir d'impeccable fil et de glisser dans l’oreille d’un camarade, en clignant de l’œil :
— Je suis plus économe qu’Armstrong, mon frère. Je n’en use qu’un par concert.

Bref, logeant au Crystal, l’hôtel d’en face, se couchant à l’aube et se tirant du lit quand le soleil se couche ou que la pluie installe sur Paris un crépuscule en avance, dépensant séance tenante l’argent qu’il gagnait, retrouvant sa verve et sa veine au poker, Django le Magnifique était encore une fois dans la course. Mais c’était la dernière — et un chant du cygne ce grand jeu qu’il sortit deux cent dix nuits consécutives.

A l’âge où l’homme est dans sa pleine force — quarante ans — l’enfant Django Reinhardt était déjà un homme usé. Un soir qu’il mangeait goulûment une choucroute, Daniel Gélin le vit rougir et gonfler comme si ses joues brunes allaient éclater.
— Un coup de sang, mon frère, dit-il. J’ai l’habitude.

Puis il s’esclaffa.

Quel instinct paysan, quelle force d’abandon ou peut-être quelle panique de mourir en gitan sur une route ou en clochard sous la voûte du pont des Arts, le firent, pour 70 000 francs, devenir propriétaire d’une maison de trois pièces, à Samois.
— Le jour où je suis passé par là, disait-il, j’ai eu envie d’y rester.

Ce vieil enfant-roi avait trouvé son royaume sur la petite colline au bord de la Seine — un royaume idéal pour l’exil.

Le Boulevard du Crépuscule de Django, c’est un tableau d’Auguste Renoir.

Il y a tout : les arbres, le ciel, l’eau, l’île, la barque de pêche, le père tranquille et ventru qui taquine le goujon et le fils blond (surnommé Chien-Chien) qui tient les rames en suspens au-dessus de l’onde.

Il y a aussi le gros rouge et le calvados (on change de genre, on tombe dans Toulouse-Lautrec) ; le billard d’un vert ruisselant de prairie mouillée, les cartes jetées sur le tapis en un vigoureux désordre par les commerçants du lieu, prospères et costauds.

Le joli tableau cubiste. Mais la guitare est triste, esseulée, malheureuse. Elle ne sert plus à rien, c’est un objet mort. Elle ferait du chagrin à Picasso, le peintre des guitares gaies. Django peint, lui aussi : des fruits qui ressemblent à des seins, des poissons éventrés, des carafes, des chapeaux de femme, des fiancées, des cerises noires sur des assiettes, des « coins verts au bord de la flotte ».

« Le plus grand guitariste du monde » mena ainsi pendant près de trois ans l’existence bénie d’un sous-chef de gare à la retraite. Il était si heureux que rien ni personne ne parvint à le tirer de ce bonheur végétatif, de ce nirvana de fonctionnaire hindou.

En vérité, il n’y a qu’une ombre au tableau, une ombre prémonitoire: la peur, non pas de la maladie, mais des gens qui la guérissent, les médecins. Django a de la tension
— mais à la pensée de devoir se soigner un sentiment de folle panique s’empare de lui.

Le 14 mai 1953, il revient de la pêche en exhibant, tout fier, cinq perches qui se balancent au bout d’une tige de fougère. Puis il s’assoit à la terrasse de « son » café et commande un anis. Il est cinq heures et il fait divinement chaud. Django boit une gorgée. Ses yeux se voilent. Sa pensée se noie dans un flot de sang. Il tombe à la renverse, sa nuque heurte durement le ciment de la terrasse. Il a tout le temps de porter sa main droite, sa main brûlée, à son oreille ; et cette main, à cette oreille, reste désespérément accrochée.

Ce geste, ce silence veulent dire : « Prenez un couteau et faites-moi une bonne saignée dans l’oreille. N’appelez surtout pas les médecins ».

Il est vrai que les médecins de l’hôpital de Fontainebleau ne purent rien pour Django Reinhardt: 43 ans, décédé, le 15 mai 1953, d’une congestion cérébrale. Crolla, Soudieux ne purent tout d’abord y croire et vinrent toucher son corps à la morgue. Grappelli jouait à Florence, Combelle à Palavas-les-Flots. Huit cents personnes suivirent la sépulture. Bill Coleman et Ekyan fondaient en un marathon de larmes.

— Allons, les hommes, tenez-vous ! ... leur dit sévèrement « Négros », la mère de Django.

Il repose à flanc de colline dans le plus charmant des verts pâturages: le petit cimetière de Samois. Mais il n’est pas mort. Pour tuer la guitare magique - de Parfum, d’Oriental Shuffle et de Daphné, il faudrait que la bombe H supprime le vieux monde où nous vivons.
Simon, Django Reinhardt vivra cent mille ans.

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