La légende de Django Reinhardt VIIPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 VIII

Django7.jpg - 37491 BytesPlus nous considérons Django à travers le prisme de l’anecdote, plus nous courons le risque de diminuer le musicien : c’est un problème de conscience. Pourtant, il n’existe pas d’autre angle pour le raconter. Django, c’est un roman par jour. Sa souple indolence, sa lourdeur légère de fauve au repos, cet aspect végétatif de grande masse à l’arrêt, cette fausse fainéantise... tout cela, c’est l’enveloppe. Il y a autre chose sous ce visage de basane. Mais, entre cette «autre chose » et les manifestations physiques du personnage, il n’y a pas de commune mesure.
« Incorrigibilité de comportement », diraient les analystes de l’école freudienne.

Django vit quatre chapitres par heure. Il se peut, après tout, que ce livre ne soit pas son vrai livre. Quoi qu’il en soit, c’est cette légende qu’il a vécue ; non pas une autre. En août 1939, le quintette du Hot Club de France est à Londres. C’est toujours le premier quintette ; c'est pourtant une nouvelle formation. A Paris, dans un petit club d’amateurs, le Crazy Reason Club, Django, venu par hasard en fin d’après-midi, a laissé tomber son regard sur un jeune bassiste timide mais convaincu. Il s’est incliné en avant, a tendu l’oreille, puis a demandé son adresse à ce musicien de dix-neuf ans, très ému, l’on s’en doute : c’est Emmanuel Soudieux.

Le lendemain, Grappelli le convoquait pour une soirée. Une semaine plus tard, Django l’emmenait en Angleterre.

De son premier voyage à Londres, Django avait ramené une Buick et un chauffeur noir habillé d’une blouse de lin virginalement blanche — qu’il appelait « mon pote » — et un manteau de vison pour Naguine, sa femme. Rue Lepic, elle faisait son marché avec. C’était le seul vison du dix-huitième arrondissement : il fit d’autant plus sensation qu’il descendait dans la rue, qu’il allait chez le boucher, les marchands de vin et de légumes à l’étalage. Il allait même dans la zone; alors, les manouches envieux demandaient son prix : des milliers d’accords de guitare, tout simplement.

De son second voyage à Londres, Django avait ramené quelque chose de beaucoup plus précieux que ces flambants attributs : le sentiment enivrant, total, euphorique de sa célébrité. Le soir du premier concert du quintette, au Palladium, Django est introuvable. On téléphone à son hôtel, on dépêche des messagers dans les « pubs » de l'East End — ces petits bistrots où les mauvais garçons prennent des paris clandestins pour les courses et le football. Django a disparu. Dans la salle, les spectateurs s’impatientent : l’entracte a duré vingt minutes de plus que d’habitude. Or, le groom du Palladium, mobilisé lui aussi à la recherche du guitariste, fait quelques pas dans la rue et, que voit-il? Django, les mains posées sur le toit d’une Bentley, qui contemple indéfiniment — taciturne mais fasciné — son nom en énormes lettres électriques qui s’éteignent et se rallument sur la façade du grand music-hall.

— Mister Django ! ... hurle le groom. Mister Django !...
Django, en pâmoison devant sa gloire, s’avance à regret.
— Je suis quelqu’un, hein, petit ?... dit-il au groom, en lui tapotant l’épaule.

En août 1939, Django a signé un contrat d’un an et demi avec l’impresario Limred — duquel il dit, avec une vanité naïve: « C’est un manager champion »; contrat qui prévoit notamment une tournée dans toutes les possessions anglaises d’Afrique du Sud et d’Extrême-Orient. « Tu vas voir, on fera la conquête des Indes », dit Django à son frère « Nin-Nin », toujours avec le même enthousiasme heureux doublé d’un vertige mytho maniaque.

Mais le rêve en voie de réalisation prend subitement fin au State Kilburn, l’immense salle de la banlieue londonienne, à l’heure même où le critique musical du Daily Telegraph écrit: « Il serait intéressant de se rendre compte si les Français savent ou non quel incomparable artiste ils possèdent en la personne de Django Reinhardt. Il se produit chaque soir au State Kilburn devant un public mélangé, fait de fonctionnaires que la gravité de la situation internationale a empêchés de partir en vacances, de militaires, d’ouvriers et, aussi, de jeunes gens avertis passionnés par sa musique. Je suis pour ma part l’évolution du jazz depuis 1925 et jamais je n’ai subi le choc d’une pareille révélation depuis Armstrong et Lionel Hampton. L’avantage que présente Reinhardt sur ces solistes, c’est qu’il paraît plus libre qu’eux : il ne s’enferme pas dans un style, il ne tient compte d’aucune discipline. La musique de

Django Reinhardt, c’est, selon l’expression d’un symboliste français : le dérèglement spontané de tous les sens... » Le 1er septembre, à 21 heures, Londres est soumis à un exercice de défense passive portant sur la capitale et toute sa banlieue. Dans les rues, cinq mille rappelés civils, coiffés de casques plats et vêtus de ces longs imperméables noirs qui couvrent le mollet, soufflent à s’époumoner dans leurs petits sifflets rauques. Les bus ne circulent plus. Pas une voiture aux carrefours où les camions rouges des pompiers, sous le rugissement déchaîné des sirènes, passent en trombe.

« C’est la guerre... », Conclut Django, dans une folle épouvante. On ne la déclara que le surlendemain. Cependant, le soir même, au « State Kilburn», le quintette joua à quatre exécutants: Joseph Reinhardt et Sarrane Ferret faisaient tour à tour des solos, tandis que Stéphane Grappelli, hier révélateur, devenait vedette par la force des circonstances. On chercha Django partout, huit jours durant. On mit Scotland Yard à ses trousses. Et quand les policiers surent que Mr. Reinhardt avait pris l’avion pour Paris, la nuit même de la fausse alerte, ce même Django, plus à l’aise à Montmartre qu’à Londres, devait s’empiffrer de choucroute dans quelque brasserie de Pigalle. « On a moins peur chez soi », avouait-il, avec une touchante sincérité.

Limer délégua Soudieux avec mission de le ramener à Londres à tout prix; Londres où Grappelli devait rester pendant toute la durée de guerre... Mais c’est d’occupation qu’il allait bientôt s’agir.

Quelques-uns crurent que sans Stéphane Grappelli, Django ne serait plus que l’ombre de lui-même. En réalité, l’absence du délicieux violoniste portait un coup mortel à cet ensemble rare et souverain : le quintette. C’est un édifice harmonique qu’elle détruisait ; mais seulement cela. Une formation disparaissait, car amputée de sa poétique ossature; Django, lui, restait singulièrement debout. Stéphane et Django n’ont jamais eu l’un et l’autre autant de génie que lorsqu’ils sont ensemble. Nous savons tous cela et, lorsque nous l’affirmons, nous jugeons non pas deux individualités, mais un tandem, c’est-à-dire deux compléments qui se suppléent et deux suppléments qui se complètent tout ensemble. Mais la puissance et l'art d’un grand musicien résident précisément dans le fait qu’il n’a besoin de personne pour être lui-même. Le Miles Davis d’ « Ascenseur pour l’échafaud » n’est pas un trompettiste inférieur: il reste Miles Davis.

Le Django Reinhardt de l’occupation va être un Django « hors quintette », un Django seul dont les successives formations d’accompagnement mettront d’autant plus le génie en évidence que ce génie aura acquis une confiance en lui-même allant jusqu’à l’impudeur, à la tyrannie, à la démesure. Ce sont les privilèges de ceux qui règnent. Pendant quatre ans, Django va connaître ce qu’aucune vedette de jazz n’a connu : roi de Paris — tant par l’importance de ses cachets que par le prestige qu’il aura aux yeux de la jeunesse (le seul qui compte), que par sa popularité toujours croissante, il éclipsera Chevalier, Trenet, Piaf... — il sera également, à l'échelon « Variétés, musique moderne », une figure nationale.

Si vous demandez à cent soixante millions d’Américains de vous dire qui ils préfèrent entendre, il va de soi que ce référendum fantastique donnerait pour vainqueur plutôt Frank Sinatra que Dizzy Gillespie, plutôt Gene Kelly que Sonny Rollins.

Or, de 1940 à 1944, Django Reinhardt fut aussi écouté en France que Tino Rossi. Il a donné au jazz cette popularité qu’ont seuls les fantaisistes ou les chanteurs de charme. Pour expliquer les conditions favorables à cet avènement miraculeux, il faut se replonger dans l’époque. Coupé d’Hollywood, le cinéma français — désormais intellectuellement libre, complètement indépendant sur le plan des idées conceptionnelles (je ne parle pas de la censure, mais de l’impossibilité d’être influencé par les maîtres étrangers) — va vivre sa plus florissante période : L’Eternel Retour, Les visiteurs du soir, Le Corbeau, Voyage sans Espoir, Les Anges du Péché, Goupi Mains-Rouges, Douce, Le Mariage de Chiffon, Les Enfants du Paradis, etc.

La France vit en vase clos mais pas à l’étouffée. Tout ce qui s’écrit trouve audience. Les disques américains n’arrivent plus. Le mot « Swing » a le succès d’une gageure qu’on impose contre un état d’esprit. Il est d’abord l’apanage des snobs, puis il prend la force d’une marée qui recouvre petit à petit toute l’étendue du territoire. Le jazz a droit de cité sur les ondes de province. Panassié le prêche à Radio Toulouse. « Jazz » et « Swing » se confondent. Et tous deux sont synonymes de Django Reinhardt.

Il sait qu’il n’a aucun intérêt à faire bande à part. Les musiciens se regroupent, il les imite; ce faux solitaire aime la compagnie. Son désir est brutal: gagner beaucoup d’argent pour en dépenser plus encore; Mais, par delà, son raisonnement est lucide et astucieux: changer le plus souvent possible de cabaret pour faire monter ses prix. Il est bientôt l’objet d’une curieuse surenchère. On se le dispute. Il a beau jeu. Il déplace les foules. On vient pour lui. Première conquête: celle du Jimmy’s où il joue (c’est l’hiver 39-40) avec une sélection des meilleurs musiciens du moment: Philippe Brun, Alex Renard, Guy Paquinet, Charlie Lewis, Soudieux, Alix Combelle que remplacera bientôt Hubert Rostaing. Le morceau en vogue est une composition du trompettiste Philippe Brun, ex-collégien de Ray Ventura : At the Jimmy’s Bar.

Ekyan, lui, jouait dans une minuscule boîte, « Le Kid », située rue Lincoln, à deux pas du dancing « Mimi Pinson ». A « Mimi Pinson » travaille un jeune saxophoniste algérois du nom d'Hubert Rostaing. Il est pauvre et n’a jamais fait de la musique de jazz. Django, venu perdre une heure avec Ekyan, aime cependant sa sonorité, son « volume ». Il le contacte, reste une heure en tête à tête avec lui sans desserrer les lèvres, puis, soudain, entre deux demis de bière, lui annonce sur un ton d'indifférence :
— Tu vois, je pars dans deux jours pour New York. Dans trois jours au plus tard. On s’occupe des formalités pour moi.

Rostaing ne sait plus sur quel pied danser. Il a devant lui, qui le traite comme un frère, un homme en smoking et casquette à carreaux (avec, bien sûr, ses éternelles chaussettes de laine rouge) ; et cet homme est à ses yeux le « King of jazz» d’Europe.
— Ecoute, reprend Django, que je parte ou non, tu viens au Jimmy’s demain. Considère-toi comme engagé.

Django ne partit pas. (Le contrat n’était pas signé.) Sur sa suggestion, Rostaing abandonna le saxophone pour la clarinette.
— Suis mon « balancement », lui recommandait Django, et ne t’occupe de rien d’autre.

Ce qu’il cherchait : un accompagnateur capable, tout simplement, de remplacer Grappelli. Django forma Rostaing, imprima à son jeu un style fluide, caressant, une sonorité sinueuse et reptilienne — l’inverse du style « parade foraine » à l'honneur chez les adeptes de l’école de la Nouvelle-Orléans.

Soudieux à la contrebasse, Rostaing presque « à point », deux guitares (dont «Nin-Nin», cela va sans dire), une batterie tenue par le Français d’origine égyptienne Pierre Fouad, le second quintette du Hot Club de France fut créé en 1940. Ce qui surprend aujourd’hui, c’est la multiplicité des activités musicales de Django durant ces années tragiques pour le monde où il exerça son génie avec une liberté que permettent seules les époques de paroxysme ou les temps troublés. C’est aussi sa fécondité et sa verve de compositeur ; la vitesse de brasse et de diffusion de ses succès; toute la France fredonne Swing 41, puis Swing 42, alors que Minor’s Swing n’était connu que des quelques auditeurs éduqués. C’est enfin le nombre de ses enregistrements et, surtout, la multiplicité de ses prestations.

Chez Jane Stick, rue de Ponthieu, il joue avec le pianiste Leo Chauliac, qui accompagne Trenet. C’est l'été. On se croirait catapulter dans un autre univers: comme la chaleur est torride, qu’on transpire ferme, Chauliac, planqué derrière son piano (c’est un piano droit), est assis en caleçon sur son tabouret — ce qui rend Django malade de rire. Un matin, Trenet et Chauliac enregistrent dans les studios de Pathé-Marconi, rue Albert. Django, qui vient de graver quatre faces, bavarde avec eux : les techniciens ne sont pas prêts. Soudain, il prend sa guitare et joue insouciamment une de ces petites phrases qui à tout instant lui trottent dans la tête. Trenet, subjugué, pris par cette hypnose subtile, se hasarde à fredonner:

« La cigale ayant chanté tout l’été
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue...
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine... »

C’est ainsi qu’avec la complicité de La Fontaine fut créé ce petit chef-d’œuvre d’intelligence et de goût.

Parallèlement, le quintette affronte le grand public. Devant le cinéma Normandie, s’éternisent des files interminables, résignées sous le crachin d’automne. Vient-on pour Edwige Feuillère? Non, pour Django. Au Moulin Rouge, la porte de sa loge n’est plus qu’un trou béant. Entre les séries, Django et ses camarades s’amusent à y planter chacun leur couteau. Jeux d’enfants? Non, passe-temps d’Indiens, de doux sauvages. Au cirque Medrano où il doit passer en super-vedette, Django a décidé de se faire parachuter du plafond, porté par une étoile lumineuse fleurie de rubans d’argent.
— Ce sera très américain, dit-il, avec extase. A Las Vegas, Mae West arrive sur la scène par le même moyen. Je le sais, on me l’a dit.

Le jour des essais, Pierre Fouad fait remarquer que la corde qui relie l’étoile au treuil qui la supporte, peut se rompre: « Elle a mauvaise mine », ajoute-t-il. Alors Django, pris de panique, se ravise : il fit son entrée juché sur un praticable monté sur rails. Après quinze ans de vie commune avec Naguine, il décide un beau matin de régulariser sa situation dans les deux semaines qui vont suivre. La cérémonie du mariage eut lieu dans une fraîche et riante localité du Loir-et-Cher, Salbris.

Dans ce festival d’extravagances, même la mémoire des plus fidèles témoins se perd. Le naturel ahurissant de Django, sa profusion d’esclandres découragent la chronologie. L’orchestre de Jo Bouillon joue au « Bœuf sur le Toit ». Sur le coup de deux heures du matin, Django pénètre dans la salle, le pas traînant, la mine sombre, l’œil jaunâtre et fatigué. Il a perdu 100 000 francs au chemin de fer, dans un cercle clandestin. Son cousin Eugène Vees le rejoint, puis son frère. En dernier lieu surgit Fouad.
— Du champagne, M. Moïses, dit Django, d’une voix lasse.

L’orchestre plie bagage. Il y a une guitare sur la scène. Django la regarde un instant, se lève, la prend, la pose sur ses genoux et commence à égrener quelques notes. Sait-il vraiment qu’il improvise quelque chose d’éternel, d’aussi impérissable que le Saint Louis Blues d’Handy ou le The Man I love de Gershwin? Cette nuit-là, au « Bœuf sur le Toit », naquit Nuages...

Il touchera, en moins de trois ans, 780 000 francs de droits d’auteur pour cette seule composition — sur laquelle on mettra des paroles, qu’on jouera dans le plus petit bal de village — soit 15 millions d’aujourd’hui (L'article est écrit, ne l'oublions pas, en 1957-58, NDLR).

Les services artistiques de l’ambassade d’Allemagne à Paris insistent pour que le quintette aille faire une tournée Outre-Rhin. Django évite habilement l’acceptation et le refus en exigeant 120 000 francs par soir. (Ce sera son cachet personnel.) Le secrétaire particulier d’Abetz lui fait savoir sa réponse: «Nous irons jusqu’à 80 000 francs.» Django refuse: ce n’est pas assez.

Cependant, il accepte de jouer pour 20 000 francs, pendant toute la nuit de la Saint-Sylvestre, chez Porphirio Rubirosa, à Neuilly. Qu’on ne se leurre pas: Django a fait un prix au diplomate de Saint-Domingue car dans les kiosques, chez les disquaires, on trouve sa photo à lui, Django Reinhardt, à côté de celle de Mme Rubirosa, qui n’est autre que la vedette de cinéma la plus « chère » du moment: Danielle Darrieux

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