La légende de Django Reinhardt VIPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 VII

qhcf.jpg - 28720 BytesC'est paradoxal mais c’est ainsi : il ne suffit pas d’être très connu pour être célèbre. La célébrité n’est pas une affaire de nombre. Célèbre — c’est-à-dire connu de quelques-uns, quelques-uns dont il était le centre d’attraction — Django Reinhardt le fut toujours et tout de suite. La célébrité de Django est celle de tous ceux qui constituent un « cas » ; c’est la célébrité des phénomènes. Qu’importe que le nom de Django soit connu à Harlem alors que les Tarbais ou les Brestois l’ignorent totalement ; ce qui compte, c’est la qualité de l’écho que soulève un art, un chant, un mode d’expression.

Pas une seconde nous n’aurions pu prendre ce siècle en flagrant délit d’injustice avec Django Reinhardt : l’élite l’a toujours apprécié, admiré, soutenu. Mais il devra attendre près de dix ans pour devenir vraiment populaire. Là encore, il ne fera aucune concession pour séduire son époque; son époque ira à lui.

Et c’est bien là ce qui rend cette destinée exceptionnellement attachante: Django est marqué au front du sceau invisible des grands artistes ; ce non-civilisé est pur. L’Europe d’avant-guerre a vingt-cinq ans de retard sur l’Amérique dès qu’il s’agit de techniques de lancement. Il est plaisant d’imaginer ce que serait devenu Django Reinhardt si, en 1934, Paris avait possédé un seul des agents de publicité qui s’agitent aujourd’hui fébrilement dans les halls de nos salles de spectacle, en un éclair, il eût été un phénomène mondial. Car jamais sans doute la vie d’un artiste n’aura fourni aussi spontanément à la publicité une matière aussi riche, aussi insensée, aussi pittoresque, aussi luxuriante.

Mais la publicité, par bonheur, en était encore chez nous à un stade embryonnaire. Par bonheur: car que serait devenu Django dans les mains d’un Ziegfield français? C’est encore une de ces nombreuses chances : il aura été préservé de la corruption jusqu’au bout; de par sa nature, de par son entourage et de par l’ignorance de certains. La célébrité d’un personnage implique automatiquement l’éclatement de sa vie privée au grand jour : ses mots, faits et gestes tombent dès lors dans le domaine public. Django, dès 1934, n’a plus de vie privée — d’ailleurs, en a-t-il jamais eu? — -mais ce domaine public se limite à quelques dizaines de personnes. Consultez les collections de Paris-Soir d’avant-guerre : pour cinquante photos de Tino Rossi, vous n’y rencontrerez que quelques rares fois, discrètement mentionné, le nom de « l’homme à la guitare qui parle » (la métaphore est de Jean Cocteau). Mais, encore une fois, cette avant-guerre n’est pas injuste puisque — toute échelle des valeurs intellectuelles respectée — elle fait à Django Reinhardt le même sort qu’à un Gruber en peinture ou à un Saint John Perse en poésie. Marianne et Je suis partout parlent de lui ; il a droit à une citation dans la N. R. F. de Paulhan et de Gide. Léon-Paul Fargue écrit que quand il l’entend « ses doigts mutilés pincent son propre cœur »

Son propre cœur à lui, Léon-Paul Fargue.

N’empêche que vivant aujourd’hui et ayant l’âge qu’il avait en 1934, vingt-quatre ans, Django aurait la couverture de Life-Magazine, son close-up dans Time et six pages couleurs dans Paris-Match. André Bernheim ou Marouani s’efforceraient de mettre son avenir solidement à l’abri de ses coups de tête. M. R. Dorffman ou Loureau lui feraient tourner des films. De gré ou de force, il aurait un compte en banque. Il ferait partie de cette brochette tapageuse de ceux qui ont conquis gloire et fortune à vingt ans : Sagan, Buffet, etc. Il serait le B. B. masculin de la guitare.

Il est tout ensemble satisfaisant et désolant de penser qu’il n’en a pas été ainsi. Plus on y songe cependant, plus un détail —— avec le recul — frappe l’esprit : jusqu’à quel point Django — dont chaque moment de la vie était un chapitre de roman — n’a-t-il pas été, pour le présent et pour le futur, l’organisateur de sa célébrité, le propre metteur en scène de son fabuleux personnage? Cet homme à l’état de nature était-il comédien ? Dans cette démarche instinctive, une réflexion constante ne se dissimulait-elle pas ?

A cette question, Alix Combelle a répondu : « Comédien ? Django l'était comme Brassens à qui il ressemblait par beaucoup de côtés. Comme Brassens, il se mettait sans cesse en garde contre le monde. Comme Brassens, il défendait sans repos sou authenticité. »

« Comédien, dit Trenet, Django l’était comme le sont les génies, les génies auxquels suffit leur propre spectacle. Pas de question, Django ne jouait pas, il existait. » Georges Ulmer, à son tour, ouvre un filon intéressant lorsqu’il affirme :
« Django était comédien comme le sont les enfants, ni plus, ni moins... »

On croit entendre Kazan, l’homme qui a découvert Marlon Brando et James Dean répéter: « Les meilleurs comédiens sont les enfants, les animaux et les fous... » Quoi qu’il en soit, si Django Reinhardt fut comédien dans sa vie, c’est un comédien tragique qu’il a été : son destin le certifie. Et s’il jouait — comment se défendre de cette pensée? — c’était comme prémonitoire ment peut-être, pour les chroniqueurs des années 60. En effet, quel passé se réactualiserait-il plus aisément que le sien? Quelle vie moderne offre au conteur un pareil fourmillement d’anecdotes? Il y en a tant qu’elles lassent. A les prendre en bloc, on diminuerait ce génie sérieux.

Des trois hommes de base du Hot Club de France (fondé en 1932), Pierre Nourry, Charles Delaunay et Hugues Panassié, c’est Nourry qui, le premier, assista aux entractes de l’hôtel Claridge. Il fit monter Django à bord de sa petite cinq chevaux Citroën qui lui servait à aller « à la pêche » des musiciens lorsqu’il organisait des concerts et le conduisit au siège du Hot Club, rue Chaptal.

Les jazzmen du Claridge commencèrent à répéter devant un aréopage d’avant-garde chez Florence, un cabaret situé en haut de la rue Blanche. Au début, ils n’étaient que quatre: deux guitares — Django et Joseph Reinhardt —, un violon — Stéphane Grappelli — et une contrebasse — Vola. Jusqu’au jour où Django, avec aplomb, poussa une crise de jalousie aussi inattendue que judicieuse :
— Tu as une basse et deux guitares pour t’accompagner, dit-il à Stéphane, mais moi, je n’ai qu’une basse et une guitare; ce n’est pas juste. Pourquoi n’aurais-je pas une autre guitare ?

Et l’on fit venir Roger Chaput. Cette troisième guitare fit le cinquième: le quintette du Hot Club de France avait trouvé sa formule et son équilibre. « Cet ensemble était à la fois merveilleux et déconcertant, dira Panassié. Merveilleux parce que Django et Stéphane étaient deux solistes incomparables, admirablement accompagnés. Déconcertant pour nous autres, amateurs de jazz, instruits dans le culte des orchestres à cuivres — saxophones, trombones et cornets — soutenus par une forte section rythmique... Nous nous demandions si le public parviendrait à aimer une formule de jazz si différente des formules habituelles... Le Quintette avait le Swing, ce swing qui ne dépend pas d’instruments donnés, mais qui peut s’extérioriser à travers tous... Eux possédaient le swing et nous avions foi en eux...»

2 décembre 1934 — soit quelques semaines seulement après le miracle du Claridge — le premier concert du Quintette a lieu dans la salle de L'Ecole Normale de Musique, rue Cardinet. Succès de choc, de surprise : le public, venu assez nombreux, applaudit à tout rompre cette révolution musicale.

Quelques mois plus tard, février 1935, le Quintette fait son apparition à Pleyel à l'occasion de la venue à Paris du grand saxophoniste ténor Coleman Hawkins, du danseur Freddy Taylor et du trompette Arthur Briggs. Django et ses camarades — seconds noms sur l'affiche — passent en vedette américaine et font un triomphe.

Dès lors nous dégringolons à corps perdus dans l’anecdote et nous y resterons jusqu’en 1945, date à laquelle s’amorcera la disgrâce fatale et prévue de Django Reinhardt. L'âge d'or de Django s’ouvre avec ce concert historique. Il faut insister là-dessus : il a vingt-quatre ans, il peut s’exprimer librement, s'épanouir en public.

Delaunay, Panassié et Nourry décident : « le Quintette doit faire des disques ». Nourry fait enregistrer à Django un disque souple qu’il promène dans différentes maisons, afin d’en convaincre les directeurs. En vain. Delaunay obtient d'Odéon que cette firme laisse faire au quintette un disque d'essai. Le disque terminé, on refuse. Motif : « trop moderne et abracadabrant ». Mais voici que le brave M. Caldérou — directeur d’une firme bien modeste, Ultraphone — donne sa chance au Quintette. Il enregistre quatre faces : Dinah, Lady Be Good, Tiger Rag et I saw Stars. Chaque musicien touche le cachet affolant de cent francs. Django réclame cinquante francs de plus (pour lui et ses hommes) pour les enregistrements suivants. « Vous exagérez, lui répond courtoisement M. Caldérou, vous n'aurez pas un sou de plus.» Et il ajoute: «Qu'avez-vous fait de votre argent ? Cent francs c’est une petite fortune.» Cette petite fortune, Django l'a employée à s’acheter un Borsalino — feutre d'un blanc éclatant, aux larges bords, comme en portait Rudolf Valentino à la ville — qui fait sensation à Montparnasse.

Plus les concerts et les enregistrements se multiplient, plus les excentricités de Django se font fréquentes. On dirait que son fantasque comportement est en rapport étroit avec la pleine expansion de son génie. Il défraye à tout instant la chronique. Il entraîne ses camarades dans des aventures qui ne dépareraient pas l’arsenal des gags et des scènes burlesques des Laurel et Hardy ou des Marx Brothers. Et pourtant, Django n’est rien moins qu'un pitre. Il ne se cure jamais les ongles, mais il les ronge et les passe au vernis. Au «Stage B» à Montparnasse, où il joue avec Grappelli, Combelle, Arthur Briggs... il arrive chaque soir avec des chaussures à tiges de plusieurs couleurs et des chaussettes de laine d’un rouge criard que laissent bien voir ses pantalons relevés. S’éprenant d’une entraîneuse, il abandonne Naguine, sa femme, et son singe, dans la chambre minuscule qu’il a louée sur les pentes de la Butte, place Emile-Goudeau, et ne donne plus signe de vie. A l’issue d’un concert, trouvant son cachet ridicule et son impresario lui remettant cinq billets de cent francs en supplément, il juge cette récompense indigne de lui et déchire méthodiquement, puis réduit en petites boulettes les cinq billets; l'impresario s’enfuit, frappé d’épouvante.

Le Quintette accompagne Jean Tranchant qui donne un récital à Pleyel. Le créateur des « Prénoms effacés » attaque soudain, sans prévenir ces musiciens auxquels il fait pleinement confiance, une chanson nouvelle. Tout se passe bien jusqu’au refrain:
« Attila !... ! Es-tu là? » Hurle Tranchant.

Un long et formidable éclat de rire s’élève alors de la scène. Plus un son ne sort des instruments. Joseph et Django n’ont pu se retenir, leurs camarades non plus. Tranchant s’arrête, blême, pétrifié.

Le grand impresario américain Irving Mills était dans la salle, venu tout exprès de New York pour écouter le quintette et sans doute l'engager. Scandalisé, il écrivit dans le Melody Maker un article définitif, traitant Django de « Clown mandoliniste ». Un gala a lieu au Casino de Biarritz. Mais au moment d’entrer en scène, on s’aperçoit de l’absence de Django. Grappelli le retrouva le surlendemain, jouant aux cartes dans un café de Saint-Jean-Pied-de-Port :
— Pourquoi nous as-tu laissé tomber? S’enquiert-il. Nous étions si heureux, logés dans ce palace.
— Ah ! Frère !... répond Django, marcher dans cet hôtel était au-dessus de mes forces. Il y avait des tapis si épais...

Aux étudiants italiens en vacances en Suisse, Mussolini offre, à Zurich, un festival de jazz. Sur le quai, à la gare de l'Est, Stéphane et Django se disputent. Django s'en va. Le train démarre. Il ne reste aux musiciens qu'une ressource : faire passer Joseph Reinhardt pour son frère. Aucun spectateur ne s’aperçut de la substitution. Vers la fin du concert, Vola, épuisé, se délassait les mains en les trempant dans un seau à champagne.

Le même Vola ramène de Budapest une guitare en forme de poire, chef-d’œuvre d’un jeune luthier. Django la vend dans la zone pour payer une dette de jeu Au Cambridge Theatre de Londres, leur succès est si retentissant que la firme Decca les convoque pour enregistrer quatre faces. Ils les font en une demi-heure. Sur leur lancée, ils attaquent My Sweet. Soudain, ils accusent un « flou », une éclipse de l’inspiration. Alors Django, pour sauver ce temps mort — dont lui seul est conscient — demande d’une voix plaintive: « Est-ce que M. Vola voudra faire un solo ? » — « Bon, allons-y tant que c'est chaud », répond Vola sans sourciller. Et un ouragan délicieux souffle sur les cordes.

La baronne de Rothschild les fait venir à Bruxelles pour distraire les invités de la soirée qu’elle donne dans son hôtel particulier, en présence de notre ministre des Affaires étrangères, M. Bonnet. Dans ces salons somptueux, Django pénètre avec des souliers de quartier-maître, Joseph avec un smoking de location dont la veste, trop petite, lui arrive à la ceinture. Ils jouent en sourdine : ils sont là pour créer un fond musical sur les conversations du dîner. Au dessert, le maître d'hôtel s’avance et, cérémonieusement, murmure: « Un peu plus fort, s'il vous plaît, messieurs !... »
— Tu entends Django, dit alors « Nin-Nin » à son frère, il nous commande.

Django éclate de rire. Le maître d’hôtel se fâche. Grappelli bondit et, s inclinant, murmure à son tour : « Monsieur le laquais, vous êtes là pour nous servir. » C’était l'âge d’or. Dan les crises de fou-rire, au terme de voyages effectués en sleeping à l'aller, en troisième classe ou en auto-stop au retour, le jazz français, de gare en gare, d'aéroport en aéroport, vivait sa plus extraordinaire époque. Les preuves en sont là : des enregistrements fascinants, d’une fantaisie étourdissante, d’un brio souverain, d'une ligne mélodique irréprochable, d’un swing généreux et échevelé.

Et la guerre, qui devait démembrer le quintette, allait faire de Django un empereur payé comme une star mais toujours sans le sou...

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