La légende de Django Reinhardt IIIPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 IV

Djangoblackand whiteQuelle force le poussait vers le Sud? La quatrième ou — qui sait? — la pre-mière selon les jours, les saisons, les cir-constances: le soleil. « Les gitans ont toujours faim quand le soleil ne paraît pas », affirme un proverbe de Valachie.

C'était juin. Chaque jour le soleil s’offrait pour le moins treize heures de règne. Le ciel et la mer — qui tant dépendent l'un de l'autre — s’accordaient au beau fixe. Les petites alliées frémissaient d’impatient espoir : le port de Toulon attendait une escadre retour des cinq comptoirs de l’Inde. La préfecture maritime avait fait pavoiser les quais pour accueillir l'amiral...

Les conditions les plus favorables à l'exercice du bonheur semblaient donc réu-nies, sauf que Django Reinhardt avait faim. Vingt ans: c’est un bien mauvais âge pour endurer sans répit ce genre de torture.

Comme sa mère, les siens, tous ceux de sa race, Django s’était trouvé sans défense devant ce désarmant phénomène: l’amour; l’amour qu’il connaissait pour la seconde fois dans sa toute puissante réalité physique.

Hemingway dit quelque part des gitans d’Espagne : « Ils sont surhumains puisqu’ils savent tout abandonner. » Ce qu'Hemingway n'explique pas, c’est ce quelque chose d'inexplicable et de plus fort qu’eux qui les y oblige. Pour le déhanchement majestueux et indolent de « La Guigne », ses accroche-coeur d’un noir violent, ses peignes de fausse nacre, ses lourdes boucles d’oreille de bois peint dont le lent balancement frôlait ses brunes épaules... Django avait abandonné dans la zone sa première femme et son premier fils: « L’Ourson », âgé de vingt-six mois.

On ne tue bien que ce que l’on aime. On n'aime bien que ce que l'on tue.

A vingt ans, réformé après brûlure, Django Reinhardt a acquis une fois pour toutes ce formidable privilège dont les hommes sont si jaloux : celui de l'irresponsabilité. Django est d’ores et déjà ce qu’il demeurera toute sa vie : une créature irresponsable. Sa grande force, c’est sa suprême innocence. Son excuse, son génie. Mais les génies ont-ils besoin d'excuses? De quoi accusera-t-on jamais Django Reinhardt?

Cocteau le comparera à un doux fauve, à un tigre orgueilleux tirant le meilleur de lui-même d’une profonde, d’une fécondante paresse — à un tigre domestiqué, puis tué par le monde, Mais Django se posera-t-il jamais le problème de son adaptation par rapport à l'univers qui l’entoure? C’est un barbare dans la foule, un homme en marge dont la conscience ne croit qu’en fonction d’une certaine détresse; mais venu au monde avec un sixième sens, une miraculeuse « part de Dieu »...

A Toulon, c’est l’angoisse — mais avec le sourire aux lèvres et une immense avidité dans ses yeux agrandis par la faim, il va nu-pieds, un pantalon de toile retenu par une ceinture d’élastiques tressés. Sa main est énorme et ridée, main de très vieil homme, main d’infirme de cauchemar : mais nous savons tout ce qu’il faut en attendre. Désormais, il n’y aura plus de surprises, même dans l’excès. Le meilleur est comme le pire: il ne comporte pas d’arrêt. La légende se nourrit d’anecdotes, la vie d’une multitude de faits divers précis comme des procès-verbaux, des constats d’huissier. Et c’est leur singularité qui transforme une vie privée en existence légendaire. Une fois pour toutes, il est bien établi que Django Reinhardt ne procédera jamais comme le commun des mortels, que sa démarche sera excentrique, sa manière de vivre extravagante, que le poids du monde n’influencera pas sa façon de voir ni d’entendre, qu’il sera incorruptible, que les autres n’auront aucune espèce de prise sur lui. Il a des dieux d’autrefois le détachement redoutable, l’incalculable force de mépris, l’avantage amoral des sens qui ne tiennent à rien. Il fait penser à un personnage médiéval de Brassens projeté dans cette ère atomique de la musique: le jazz.

Chaque fois Django Reinhardt renverse la vapeur. Chaque fois Django Reinhardt fait sauter la banque. Il est l’homme des insondables abîmes et des rétablissements vertigineux. C’est qu’il est en accord avec son destin comme ses doigts mutilés le sont avec les cordes de sa pauvre guitare. Le sentiment de magie qui se dégage de lui, qui l’auréole, se double d’insolence. Cependant, c’est une insolence irrésistible : elle s’atténue de candeur. Cahotante, abandonnée, maltraitée, reprise, la roulotte a mis tout un printemps pour atteindre, partie de la porte d’Italie par la nationale 7, le faubourg de La Seyne. Le soir où Django, « La Guigne » et « Nin-Nin » sont arrivés fourbus, crevant de soif — ils sont allés boire à la mer — les ouvriers d’un chantier naval dansaient sur la petite place poussiéreuse, entre les platanes. L’orchestre local se reposant, Django et son frère — permission timidement demandée, sont montés sur l’estrade et ont joué pendant l’entracte. Les couples se sont reformés. « La Guigne» a fait la quête. Django et « Nin-Nin » ont mangé des gaufres dans un stand puis se sont empressés d’aller jouer au poker, contre deux Italiens, les sept francs qui leur restaient. Ils les perdirent.

— Il a triché, dit Django à Joseph, en désignant du menton un de leurs adver-saires.
— Tant pis, allons nous-en, décida « Nin-Nin » — qui avait peur des gendarmes...
— Moi, je n’ai pas besoin de tricher, ajouta Django, taciturne.

Il n’avait pas besoin de tricher, il lui suffisait d’attendre. Ils attendirent trois semaines au campement du pont de Fuve, sur la route du Lavandou. Les chevaux paissaient l’herbe sèche des remblais du chemin de fer. « La Guigne » tirait les cartes à des clients aussi méfiants qu’hypothétiques. Django et Joseph draguaient dans la ville gaie, bruyante — à laquelle le plein été rendait sa véritable dimension lyrique. Les ruelles en pente douce qui conduisent au port les attiraient avec leurs symphonie de couleurs, leurs pièges d’ombre: le cœur secret de Toulon.

Dans une rue parallèle à celle d’Alger, se trouvait un débit de boissons aujourd’hui disparu, le Café de Lyon. Au premier étage, dans une grande salle désaffectée —autrefois réservée aux banquets et aux noces — un mélomane quinquagénaire, M. Poffi, donnait, deux fois par semaine, des cours de guitare à des garçons d’alentour. Dans le Midi méditerranéen, on appelait alors ce genre de réunion des « estudiantines ». Un après-midi, Django et Joseph grattèrent à la porte de M. Poffi.
— Nous jouons à la terrasse des cafés, boulevard de Strasbourg, dit «Nin-Nin».
— Mais on nous chasse, ajouta Django, la tête basse.
— Ici, on ne vous chassera pas, dit M. Poffi, débonnairement.

Veuf, seul, il avait besoin de musique et de compagnie. C’était un très honnête guitariste classique. La main diabolique de Django Reinhardt révolutionna ce havre calme et charitable. Tout le quartier vint l’entendre. Du crépuscule jusqu’à minuit, le café ne désemplissait pas. Les gens s’entassaient dans l’escalier, agrippés à la rampe. Ce touchant récital se serait sans doute reproduit chaque soir pendant des mois si un jeune fils de famille hyérois, grand voyageur retour des îles d’Océanie, n’était venu donner un coup de pouce au destin. Dans le jeu de Django Reinhardt, enfant du hasard, il fallait une carte de qualité : Emile Savitry fut cette carte.

Au-dessus de « l’estudiantine », il avait loué une chambre. Le jour même de son arrivée, alors qu’il déballait ses affaires, il entendit venir jusqu’à lui, par la fenêtre ouverte, les notes de la fameuse « guitare parlante ». Quand il descendit, Django s’en était allé sur le port « pour voir les bateaux en buvant une bière. »

— Vos élèves ont fait de sérieux progrès depuis le dernier automne, dit Savitry.
— Il ne s’agit pas d’un élève à moi, répondit modestement M. Poffi, mais d’un gitan venu ici je ne sais comment. C’est un artiste extraordinaire, qui joue avec une main affreusement abîmée; et avec cela un garçon bien étrange, silencieux comme il n’est pas permis de l’être dans un pays peuplé de gens bavards comme le nôtre...

Ce jour-là, 8 juillet 1931, courtoisement, sans élever sa voix posée, hésitante... M. Poffi continua d’expliquer, pour autant qu’il savait de lui, le phénomène Django Reinhardt — la plus grande énigme de l’âge du jazz avec Charlie Parker.
— Mais oui, vous pourrez certainement le rencontrer, poursuivit-il. Il vient là chaque après-midi avec son frère. Le cadet a du talent, l’aîné du génie. L’un joue, l’autre l’accompagne. Le malheur, c’est que leurs guitares ne valent rien. Django est de première force au billard. C’est sa seconde passion. Les gens lui offrent des bocks pour le remercier de ses sérénades. Il ne demande rien, il est content comme ça.

Le soir même, Emile Savitry fit la connaissance des deux rabouins en guenilles. Le regard de fauve traqué de Django —tout ensemble suppliant et sauvage — le bouleversa. La chevelure en broussaille, les sourcils bibliques, la masse amorphe de Joseph lui donnèrent à penser d’emblée qu’il y avait une différence essentielle entre les deux frères, portant autant sur l’aspect physique que sur le caractère et le tempérament. Tous deux avaient très faim, tous deux survivaient dans la misère; ils existaient sans vivre, mais cela ne présentait pour eux aucune difficulté spéciale : ils ne connaissaient pas autre chose.

Savitry les conduisit chez un marchand de sandwichs, place de l’Intendance.
— Mangez, sans penser à rien, leur dit-il. Ensuite, nous parlerons.

Ils mangèrent debout, insatiablement, comme des ogres.
— Jack Hylton est passé à Toulon, dit un peu plus tard Savitry. Il a beaucoup plu.
— Il voulait engager Django, dit Joseph entre deux coups de dents dans le pain doré. Mais Django s’est brûlé...
— Je reviens de Tahiti, j’ai ramené de là-bas beaucoup de bons disques de noirs américains, révéla Savitry. Si vous voulez, on peut aller les écouter dans ma chambre...

Django écarquilla ses grands yeux tristes et baissa la téte en signe d’acquiescement.
— Tiens, « Nin-Nin », prends ma guitare, dit-il.
— Vous n’avez plus faim, les enfants? demanda Savitry.

Une intense seconde fringale allait s’emparer de Django Reinhardt, qui devait le mener cette fois très loin, aussi loin que son génie peut conduire un homme.

Pris au hasard dans une pile de disques édités par la marque Okeh, le premier enregistrement que fit entendre Emile Savitry à Django a été l'Indian Cradle Song, de Louis Armstrong. Ce fut l’extase, avec tout ce qu’elle comporte d’attention crispée, de sentiment euphorique, de ferveur et aussi de déchirement, car toute découverte s’accompagne fatalement — à défaut d’une prise de conscience de soi-même par rapport à ce que l’on découvre, à ce qui nous est révélé — d’un désir de vouloir faire aussi bien si tant est que cela soit possible. Mais que se passait-il exactement dans la tête de Django Reinhardt?

«II était comme un gros animal muet sans réaction devant le soleil », m’a dit Emile Savitry. « Mais bientôt il s’est repris. Les yeux fermés, l’oreille tendue, les mains jointes sur son ventre, tel un prieur concentré devant une image pieuse, il restait là, debout, immobile; mais cette statue retrouvait soudain son incroyable puissance de perception... rien ne lui échappait. Tout de suite, il a reconnu Armstrong. Tout de suite, il a préféré cet exécutant formidable à la technique savante de l’orchestre de Duke Ellington. Guidé par un instinct d’une précision stupéfiante, il s’est mis à juger les musiciens, presque instantanément. J’ai mis Savoy blues sur le plateau et, soudain, Django a bondi jusqu’au plafond: le guitariste qui accompagnait Armstrong jouait faux. « Emile, murmura-t-il, sa gui-tare est mal accordée. Ce n’est pas possi-ble ! .. » Il était franchement révolté, révolté comme seuls les gens très purs savent l’être. il transpirait, comme en transe... »

Ils écoutèrent Armstrong jusqu’à l’aube, puis Joe Venuti, puis Eddie Lang... «Django ne parut pas impressionné par le jeu de ces éblouissants solistes, se souvient encore Savitry. II était heureux, simplement heureux d’entendre et de réentendre Eddie Lang, alors considéré comme le plus grand guitariste du monde. »

Les rues s’animèrent. Le soleil se leva.
— On va boire un café, dit Django, et puis on ira dormir.
— Où? s’enquit Savitry.
— A la roulotte.
— Tu peux rester là.
— Mais tu es fou, mon frère. Où vas-tu habiter?
— Chez mon frère, tout près d’ici, rue Jean-Jaurès. Ne mettez pas trop de pagaille, c’est tout ce que je vous demande.

Les deux gitans se déshabillèrent en souriant. Déjà, rien n’étonnait beaucoup Django Reinhardt. Les faveurs de la Providence lui étaient aussi familières que les coups du sort. Une certaine inconscience des choses est souvent un gage d’indestructibilité. Déjà, tout était dû à cet oiseau rare dont Savitry, de toutes ses forces intelligentes, allait faciliter le pittoresque essor.

Django et « Nin-Nin » ne revinrent pas au pont de Fuve. « La Guigne » les chercha désespérément dans la ville et, de guerre lasse, émigra du côté de Bormes en quête de vacanciers friands de bonne aventure. Le frère de Savitry était un agent d’assurances très estimé que ses rapports professionnels suivis avaient fait se lier d’amitié avec le directeur d’une boîte de nuit toulonnaise en vogue, Le Coq Hardi : M. Trollard. Sur l’initiative d’Emile et de son frère, le père Trollard engagea les deux guitaristes au salaire heureux de 200 francs par soir. Une seule ombre au tableau : il exigea de ses musiciens en loques qu’ils se présentassent en smoking devant un public composé en majeure partie d’officiers de marine et aussi d’écrivains en vacances. (En cet été 1931, Cocteau et le jeune auteur de J’adore, Jean Desbordes, furent, à la faveur d’une invitation chez Edouard Bourdet, à la Villa Blanche de Tamaris, parmi les premiers parisiens à entendre Django, donc à l’admirer.) Pour les smokings, les Savitry s’étaient dévoués.

La folle insouciance de Django inquiétait Emile :
— Quand tu aura perçu dix cachets, tu partiras retrouver ta femme et vous retournerez tous trois à Paris. Le train, ça existe.
— Oui, mon frère, répondait docilement Django.

Mais Django — dont les largesses byzantines commençaient à atteindre les dimensions du proverbial — invitait des Corses, des mauvais garçons, des marins... qu’il traitait de façon somptueuse. Gagner de l’argent lui coûtait si peu — il jouait avec tant de facile ivresse — que de le dépenser aussitôt, il se faisait un joyeux devoir. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de sa prodigalité insensée, alimentée, il est vrai, par cette pointe de mégalomanie qui s’empare parfois de ceux qui ont tout alors qu’ils ne possédaient rien la veille encore.

Django était absolument incapable d’exercer le moindre contrôle sur l’argent; non pas parce qu’il savait à peine compter, non pas parce qu’il glissait entre ses doigts, mais parce que — merveilleux véhicule d’une puissance à laquelle il était orgueilleusement sensible — il lui permettait de traduire, d’extérioriser physiquement, matériellement, sa richesse d’un jour. A Toulon, ce premier argent est déjà ce qu’il demeurera toujours à ses yeux: la possibilité de tout dépenser, de tout convertir pour les autres autant ou plus que pour lui-même. La notion d’économie lui apparaît insupportable : aussi restrictive qu’infamante.

Voilà bien Django : un personnage sans équivoque et sans limite. Qu’importe s’il s’illusionne en jetant les billets par la fenêtre : ce n’est pas le geste d’un riche, non, c’est le fait d’un prince. Le sang ancestral des monarques tziganes errant sur les chemins de Bohême, à la recherche d’un peuple à réjouir, coule dans ses veines : à le voir vivre, on se croirait dans un conte irréel de Panaït Istrati.

Il fait imprimer des affiches: « Dimanche, Django Reinhardt donnera un grand ban-quet. Prévenez de votre venue le Café de Lyon quarante-huit heures à l’avance. »

Mais le lundi, Emile Savitry, rentrant du bureau qu’il partageait avec son frère, vit sa route barrée par une grande dame échevelée, coléreuse, impressionnante dans sa longue robe de satin noir. Le poing levé, elle vociférait des imprécations.

— Bandit, qu’avez-vous fait de mes enfants?
C’était « Négros ».
— Ils sont chez moi, en train de dormir ou d’écouter de la musique.
— Rendez-les moi.
— Rien de plus facile, il vous suffit de me suivre.

Délivrés des banquets, de la guitare, de cette vie nocturne dont ils épuisaient chaque jour les plaisirs sans jamais complètement s’en satisfaire, Django et «Nin-nin » dormaient à poings fermés sur le matelas installé au milieu de la chambre. Les smokings traînaient sur le tapis. Il était impossible d’avancer un pied sans risquer de briser un disque ou de glisser sur une bouteille de bière.
— Voyez qu’ils ont l’air heureux, qu’ils se portent bien, que rien ne leur manque, madame... dit Savitry.
« Négros » lui sauta au cou, fondit en larmes et l’embrassa spontanément.
— Une manouche ne reprend jamais l’amitié qu’elle donne, dit-elle, entre deux sanglots. Puis aussitôt : « Mon Django, « La Guigne » te cherche et, croyant te trouver, elle est venue à Paris. Je te l’ai ramenée. Elle t’attend au quartier de La Rode, avec les cousins de ton beau-père. »

Django Reinhardt bailla bruyamment, étira ses membres engourdis, se releva avec effort. Sa puissance de sommeil était celle des noctambules qui, pour être en règle avec leur organisme désœuvré, doivent compenser par un long repos diurne la nuit qu’ils ont gaspillée : rien ne réexiste pour eux avant le crépuscule.
— Maman, dit-il, avec dans le regard une paresseuse expression de triomphe, je joue maintenant tous les airs d’Armstrong, de Duke Ellington, de Fletcher Henderson, d’Eddie Lang... oui, de tous ces gens-là...
« La Guigne » en tête, la tribu au grand complet s’installa dans la chambre de Savitry...

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