La légende de Django Reinhardt IIPar Yves SalguesPublié dans Jazz Magazine en 1957-58 III

Django and CarLa force qui poussait Django vers le Nord, vers le Montmartre des premiers orchestres de jazz, était de toutes la plus forte. Cependant, si chaque fois, ses dix-huit ans mélancoliques et émerveillés faisaient là-haut leur plein d’enthousiasme, ces longs voyages à travers Paris, de ses portes à son sommet, près du Sacré-Cœur, vidaient ses poches; car Django venait de contracter une ruineuse habitude dont il ne se déshabituerait jamais : celle de prendre des taxis. Il prenait même des Packard de louage: faisant, à proximité des palaces, un signe timide au chauffeur en livrée. Si le chauffeur acquiesçait, Django souriait; puis, la portière ouverte, il posait son banjo sur le siège arrière et se calait confortablement.

Ces voitures de luxe, jamais en maraude, stationnant toujours aux mêmes endroits rêvés — rue de la Paix, ou avenue Montaigne — enchantaient positivement Django Reinhardt : il pouvait appuyer sa nuque contre ce qu’il appelait un « placard de dentelles ». C’était une dentelle différente que celle vendue par « Négros », cette « Négros » trottinante et infatigable qui chaque jour recommençait, mais dans un quartier différent, sa tournée des concierges; il fallait vendre deux fois plus — et cinq centimes plus cher si possible : il y avait à la roulotte une bouche nouvelle à nourrir. La femme de Django, qui attendait un bébé, « Négros », l’acrobate retraitée, l’ancienne danseuse de corde, allait être grand-mère à quarante ans; et Django, pourtant si sérieux dans ce comportement insensé qui traduisait le plus profond, le plus authentique de lui-même... père à dix-huit ans.

Quand, mis en méfiance par l’allure insolite de son client — sa chevelure trop brillantinée, trop abondante, son vêtement de confection qui se voulait d’un grand tailleur, ses guêtres gris perle — le propriétaire d’une Rolls refusait la course, Django, sans un mot, sans un geste d’humeur, tournait les talons et cherchait un autre taxi de luxe. Mais cela arrivait rarement, Django adolescent ayant davantage l’air d’un prince hindou, d’un monarque des îles en vacances à Paris, que d’un gitan faisant des cachets dans les bals musettes de la rue de Lappe ou de Ménilmontant.

Il n’aimait pas son banjo et il haïssait ses cachets. Une seconde force, venue non pas du coeur mais de la raison, le poussait logiquement vers eux : il fallait vivre. Le génie est illogique. Taine disait qu’il s’apparente toujours à la folie. Chez Django, il s’apparentait au fantasque. Ce Django, on aura beau l’approcher, le toucher de près, croire le circonscrire... on ne cernera jamais son troublant et insaisissable personnage. Le mystère demeurera, aussi impénétrable que la magie des sons que font sortir de son banjo, à l’aide d’une vieille pièce de cuivre sale — qui semble avoir fait tant et tant de poches —, ses doigts de sorcier brun.

Une nuit, à « La Java », chez Alexander, deux hommes l’attendent près du podium où l’orchestre prend place. Honnêtes musiciens, patients et résolus, qui reviennent ainsi chaque soir à la pêche du manouche prodige. Mais de quoi se plaindre puisque Django arrive ? Il a une tête de fauve triste épuisé par une mauvaise chasse, mais il ne se plaint de rien, il ne rugit pas; sa qualité maîtresse, c’est le silence — cette poli-tesse des gens qui ne savent ni lire, ni écrire, ni bien parler. Django Reinhardt est un de ces jeunes hommes comme les eût aimé Rousseau : il vit en permanence à l’état de nature.

— Je ne te comprends pas, petit, et je ne te comprendrai jamais !... dit l’un des hommes, avec sentence. (De toute façon, il était trop tard pour comprendre Django Reinhardt.) Je t’offre un « cacheton » de 500 balles pour enregistrer quatre faces. C’est pactole, non ?... et ça ne te fait ni froid ni chaud ! ... (Cet homme qui parle, c’est l’accordéoniste Jean Vaissade.)

— Oui, on travaille pour la marque « Idéal », ajoute son compagnon. (C’est le xylophoniste virtuose Carlito). Tu n’as pas le droit de laisser passer cette chance. Les disques « Idéal » sont tirés à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et vendus dans les bazars. On en trouve partout : à l’Hôtel de Ville, au Bon Marché. Les magasins Macy, à New York, débitent-ils des enregistrements de Duke Ellington à l’étalage ? Trouve-t-on des Armstrong à la Samaritaine ?

Ce que ces braves et consciencieux petits malins de musette s’acharnent à ne pas vouloir comprendre — la mollesse, le mutisme, pire !... le désintéressement du « petit » dépasse leur entendement — c’est qu’entre Django et eux le fossé se creuse chaque jour davantage. Eux gagnent de l’argent en exerçant un métier pour lequel ils sont faits et qu’ils aiment d’autant mieux qu’il leur permet de bien vivre. Ils caressent un instrument qu’ils vénèrent. Django, lui, méprise son métier d’accompagnateur. Lorsqu’il joue ainsi, il se sent vacant, rien d’urgent et d’essentiel ne l’appelle. Cela ne veut rien dire. Mais cinq cents francs — le prix d’une séance d’enregistrement populaire — cela fait beaucoup de taxis à dix francs la course, et, en comptant sur les doigts, quatre ou cinq Panhard-Levassor à avoir pour un après-midi entier et pour soi tout seul. Voilà pourquoi Django Reinhardt, après maintes réticences, obéit à cette seconde force : celle de l’ennui, celle de l’argent. La troisième force était la roulotte. «Négros» avait beaucoup grondé Django.

— Tu vas avoir un bébé, disait-elle et tu ne t’occupes de rien. Et s’il vient mal au monde, si les affaires ne marchent pas ? Si les gitans qui reviennent d’Auvergne ne me rapportent plus de dentelle du Puy ? Nous allons être cinq bientôt, comment contiendrons-nous dans cette boîte à sardines ?
— Alors quoi, tu veux que je m’en aille? (Il n’avait rien compris).
— Mais non, Django, je veux que nous nous trouvions une roulotte plus grande; à moins que tu puisses t’en procurer une petite pour ta femme et pour toi. On l’installerait tout près de la mienne.

Les roulottes sont aux gitans ce que les palais sont aux maîtres du monde. Quand Django eut sa roulotte à lui (son beau-père la lui céda) il fut un homme transformé. A l'étonnement de tous les manouches de la Porte d'Italie, il prit même l’habitude de rentrer à des heures régulières, après le bal.

Ce soir-là, sur le coup de minuit un monsieur en smoking et foulard de soie blanche était entré à « La Java ». Deux femmes se pendaient à ses bras, l’une exhibant un superbe vison; l’autre un manteau plus modeste, en agneau de Toscane. L’homme riait en tirant de toutes ses lèvres sur un énorme cigare. Ses compagnes, dispendieusement parfumées, embaumaient le numéro cinq de Chanel à cent mètres à la ronde. Sur leur passage, on entendit des sifflets, des ricanements qui traduisaient à la fois l’épatement et la gouaille. Les « durs » en pantalon de toile noire, étranglant leur taille, les filles en jupe courte s’arrêtant net au niveau du genou, tout ce joli monde insouciant qui dansait les mains plaquées sur les hanches en se répétant des serments d’amour en argot, cette faune de la Bastille, se demandait qui étaient ces gens et ce qu’ils venaient faire ici dans cette place forte de l’accordéon et de la java vache, leur domaine.

L’homme en smoking se dégagea de l’étreinte crispée des femmes — soudain, elles ne riaient plus : tant de jeunes « voyous » en foulard rouge les contem-plaient moqueusement — et, la danse finie, interrogea un « voyou » parmi cent autres, le premier qui lui tomba sous la main : un certain « Bobby » Laplaze.

— On m’a parlé d’un monsieur Reinhardt qui joue ici, dit l’homme, dans un français lent et malaisé qui traduisait, davantage que son allure et son smoking, son origine anglaise. Très bon banjo, monsieur Reinhardt, n’est-ce pas ? reprit l’homme.
— Ecarquillez vos mirettes et regardez bien, répondit « Bobby » Laplaze en s’esclaffant, « l’étranger » est en face de vous, à la tribune. (On surnommait Django « l’étranger », non pas à cause de sa hauteur — il n’avait aucune espèce de vanité — mais de sa formidable vertu de silence : « il parle chaque fois qu’il perd un oeil », disait-on de lui).

Fascinés, les yeux de « Bobby » s’accrochèrent aux diamants que portaient les dames, blêmes d’anxiété. L’homme en smoking — c’était Jack Hilton, le Ray Ventura anglais — interpella prudemment le jeune homme au banjo. L’accordéoniste Alexander a rapporté ce dialogue saisissant.
— Je suis à Paris pour trouver un musicien qui puisse à la fois tenir le banjo et la guitare. Un bon guitariste, c’est très rare en Angleterre. Je suis venu vous écouter un soir de la semaine dernière. Je suis revenu le lendemain, mais vous n’étiez pas là...
— Je ne joue pas régulièrement, mais quand ça me plaît.
— Votre jeu me plaît.
— Ça, ce n’est rien, dit tristement Django Reinhardt, en rayant les cordes de son pouce fermé.
— Mon orchestre fait du jazz.
— J’ai entendu les Bateliers de la Volga, dit Django, poliment.
— Je vous prends avec moi, je vous emmène à Londres.

Le contrat devait être signé le lendemain 3 novembre 1923. Rendez-vous avait été pris pour huit heures au bar de « Chez Fred Payne », rue Blanche. Mais Django le désoeuvré, Django qui ne tenait aucun compte de ce marathon circulaire et infini que couraient les aiguilles sur son poignet, Django qui, pour une fois, voulait être exact à ce très important rendez-vous que lui donnait Jack Hilton, Django n’y fut jamais. Le destin, en effet, venait de prendre pour lui, sans le consulter, un rendez-vous de toute autre facture : un rendez-vous avec l’enfer.

Django Reinhardt y courut très joyeux. Demain il allait être riche, M. Jack Hilton lui ferait une grosse avance ; il brasserait des billets de cent et de mille à pleines mains. Alexander le déposa devant une station de taxis, rue de Lyon. Là, ils se séparèrent.
— Je ne veux pas t’empêcher de faire ton chemin, dit Alexander. Mais tu sais, petit, le jazz, ce n’est pas très sûr. Notre musique à nous a fait ses preuves. Elle tient. La leur n’est qu’à ses débuts. Tu cours quand même un gros risque. Enfin les gens de ta race aiment l’aventure. Si ça ne colle pas avec « l’Anglais », tu pourras revenir chez moi.
— Ça gazera, Alex. Ça gazera et je reviendrai te dire bonjour en ami. Django Reinhardt s’engouffra dans un taxi.
— Porte d’Italie, dit-il au chauffeur, avec cette sereine insolence qui est le propre des gens qui, subitement, viennent d’acquérir la certitude qu’ils vont avoir un beau, un triomphant destin.

Il était si pressé d’arriver dans ce campement périphérique où, sur deux hectares d’herbes mortes et de détritus, les gitans garaient leur roulotte, que, dans sa hâte, il oublia son banjo sur la banquette. Pas un bruit. Sous le clair de lune glacé de novembre, les chevaux dormaient debout, spectraux, fantomatiques. Un manouche était décédé une dizaine de jours auparavant et, le lendemain, sa famille réunie pour le « prie-Dieu » (qui consiste en un simple apport de fleurs sur la tombe du disparu) devait se rendre au cimetière de Thiais. Il y avait beaucoup de fleurs destinées à ce mort, beaucoup de fleurs artificielles : des chrysanthèmes immenses, des dahlias géants, des roses outrageusement plus grandes que nature, tous et toutes en celluloïd. Tant et tant de fleurs qu’elles n’avaient pu contenir dans la roulotte familiale, surencombrée par la présence des parents et que « Zézé », le père du défunt, avait demandé à la femme de Django de donner asile à ces fleurs pour la nuit : on ne pouvait décemment pas les laisser coucher dehors.

Django, comme à l’ordinaire, frappa doucement trois coups à la porte de la roulotte et rentra. Il fit quelques pas dans le noir et buta contre une gerbe de chrysanthèmes artificiels. Sa femme lui expliqua ce qu’étaient ces fleurs.
— Attends une seconde, ne bouge pas dit-elle. Je vais t’éclairer.

Le lit était tout près de la porte, serré contre la paroi gauche de la roulotte. Bella Reinhardt, mal réveillée, fit craquer une allumette dont elle posa la flamme sur la mèche d’un fond de bougie. Sans doute eut-elle un de ces gestes brusques et imprécis comme en ont les êtres encore mal sortis du sommeil ? La bougie tomba de la table de nuit, roula sur le sol et rencontra les roses de celluloïd qui prirent feu toutes ensemble en une féerique et cruelle explosion de cinéma.

Django fut cerné par les flammes qui dévoraient toute la roulotte. Sa femme poussa un cri d’épouvante et, en sortant dehors, se luxa la cheville.
— Django est dedans !... hurlait-elle. Malheur, Django est dedans.

Et, de ses mains brûlées, elle essayait d’étouffer les petites flammes dansantes tout autour de son corps. Avec effort, le campement se réveilla. Un chien aboya à la mort. Les chevaux mal nourris piaffèrent et hennirent. Quand les premiers hommes, avec des gestes de somnambules, arrivèrent devant la roulotte tragique, Django — l’instinct de conservation l’ayant poussé à sortir, le visage protégé par ses mains — Django gisait, la face contre terre, se frottant le ventre contre le sol pour essayer tant bien que mal de réduire l’incendie qui le consumait. Il hurlait, fou de douleur, appelant sa mère, implorant la Vierge Marie et, comme il n’y avait pas d’eau à proximité, ou si peu — seulement celle des bassines ou des casseroles — les hommes durent faire des tampons avec leurs vêtements pour tuer ce feu qui ne voulait pas mourir.

A l’aube, il ne restait plus de la roulotte qu’une pyramide de braises incandescentes, avivées par le vent glacé qui soufflait dans la direction d’Orly.

De tous les manouches, un seul avait gardé son sang-froid : le beau-père de Django. Ce petit homme volontaire et trapu, qu’on aurait pu tout aussi bien trouver dans la fameuse grotte espagnole de Pour qui sonne le glas prit des initiatives, organisa le secours, fit transporter sa fille et son gendre à Lariboisière. Le soleil commençait a éclairer les toits sinistres de l'hôpital lorsque la femme de Django sortit du service d’urgence. Elle portait un épais bandage autour de sa tête complètement scalpée par les flammes. Django Reinhardt reposait sur un lit de fer : sous l’effet de la morphine, sa douleur s’était apaisée. On l’avait presque entièrement recouvert de bandages. Il évoquait l’image d' une momie passive, lourde, brûlée aux paupières, aux flancs, aux chevilles et, surtout, à la main gauche : cette main gauche dont les internes, en la pansant, avaient aperçu les os. Sous les bandages ce n’était plus qu' une masse amorphe et inarticulée de chair grillée, suppurante...

Or malgré les apparences, cette brûlure au troisième degré était pourtant minime, au dire des chirurgiens et comparativement à la plaie de la jambe qui, partie du genou, s’étendait jusqu'aux côtes. Brûlure si grave que le chef de la clinique chirurgicale, après un minutieux examen radioscopique, ordonna l’amputation.

Django la refusa avec ce simple mot : Jamais. Le professeur insista :
— Je vous dis cela pour votre bien. Les plaies sont trop profondes pour pouvoir se fermer d’elles-mêmes. Et vous savez que les chairs brûlées sont des chairs mortes, que les points de suture et les agrafes ne prennent pas dessus (Enfermé dans son mystère, dans le vase clos de sa souffrance et de ses mille meurtrissures, Django ne répondait toujours pas). Vous courez un grand risque en refusant cette solution de force, la seule qui puisse vous sauver. Avez-vous songé aux multiples possibilités d'infection, à la gangrène. C'est votre vie qui est en jeu.

Django Reinhardt secoua négativement la tête, regarda le pansement de sa misérable main gauche qui le torturait — les élancements suivaient le cours des veines et remontaient jusqu’au coeur — et dit à son beau--père :
— Je veux maman, fais-là venir.

Quarante minutes plus tard, « Négros » arrivait. Quinze jours après, Django était père d’un vigoureux petit garçon qui pesait quatorze livres — une de moins que lui. C’était l’enfant du miracle : il avait résisté à tout, à la panique, à la chute de sa mère, à la lutte affolée contre les flammes. Cependant le calvaire de Django continuait, sous une forme plus consciente, plus lucide — donc plus désespérée — et dans un autre hôpital : Saint-Louis. Ce calvaire devait durer deux ans mais nul ne le savait alors, à plus forte raison Django : l’eût-il su qu’il aurait peut-être capitulé.

Tout le poids de son désespoir portait sur sa main gauche, cette main magique qui lui avait donné le génie, de naissance pour ainsi dire, et qui, sans ces maudites roses de celluloïd destinées à un mort, lui aurait, vingt-quatre heures plus tard, apporté la fortune avec Jack Hilton.

Blancheur, silence tendu, attente anxieuse : c'était la grande salle des accidentés de Saint-Louis, soixante lits, trente de part et d’autre. Chaque matin, à neuf heures et demie, deux brancardiers emportaient Django — livide, figé, muet — vers la salle de pansements d’où il ne ressortait que pour déjeuner. C’est dire la durée de ces fastidieuses tentatives de cicatrisation auxquelles on soumettait les plaies de Django. Applications de placenta, de poudre d’aluminium, de pommades... Rien n’y faisait. La main de Django, horrible à voir, donnait l’impression d’avoir été brisée par un étau, puis transpercée de poignards. Quand sa femme, jeudis et dimanches, lui apportait son fils, Django souriait faiblement et murmurait :
— Mon petit môme, va ! Tu vas avoir un père infirme.
Avec « Négros », qui ne quittait pas son chevet, c’était toujours le même dialogue bref et torturant.
— A quoi penses-tu, Django ?
— A ma main, maman. Et toi ?
— A toi mon fils. Je prie sans cesse pour toi. C’est tout ce que je peux faire pour l'instant, mais je ne perds pas mon temps en priant : Dieu te donnera du courage. Et puis, le médecin-chef t’aime bien, Django, il va s’occuper de toi.

Indépendamment de son service de chirurgie à Saint-Louis, ce distingué praticien dirigeait une clinique privée, rue d'Alésia. Les cliniques privées sont payantes, on n’y accepte pas les indigents. A cette époque, la Sécurité Sociale n’existait pas, non plus que le Syndicat des Musiciens. « Négros » et le beau-père de Django mirent leurs économies en commun pour tenter l'impossible: redonner une main valide à l’enfant prodige de la guitare; et, aussi, une jambe, mais sa jambe obsédait beaucoup moins Django que ne le hantait sa main.

Le jour de son dix-neuvième anniversaire, Django fut transporté au bloc opératoire de la rue d’Alésia. On lui fit une anesthésie totale au chloroforme. Lorsqu’on lui présenta le masque, il se mit à gémir, puis à gigoter. Sa mère le supplia de rester sage, inventant ce mensonge sublime : « Laisse-toi endormir et nous t’affirmons que tu guériras. Dors et tu pourras rejouer. »

Quand il se réveilla, trois heures plus tard, les sondes, les scalpels avaient implacablement fouillé chaque millimètre carré de ses brûlures. Elles étaient à vif, propres, nettes. Et chaque matin, pour qu’elles soient encore plus nettes, encore plus propres, on les aviverait de nouveau. Ensuite, la parole serait à une longue, à une très longue patience. « Négros » se proposa pour changer le pansement quotidien; de toutes les infirmières, elle serait — à défaut d’avoir le plus d'autorité — la plus sensible et la plus méticuleuse. Elle arrivait à 9 heures du matin et repartait à 9 heures du soir, sitôt après avoir donné à Django sa potion dormitive. Au bout d’un trimestre, on enregistra une amélioration, côté jambe. Le chirurgien en profita pour brûler les plaies au nitrate d’argent: les chairs suppurantes se cicatrisèrent.

Faible, contracté, souriant pour la forme, Django se leva et fit quelques pas sur des béquilles: son fils, très en avance pour son âge, marchait déjà crânement, à quatre pattes. Bientôt, ce fut le retour à Saint--Louis: on l’y conduisit sur une voiture d’invalide que « Négros » poussait en se serrant sur le bord des trottoirs, marchant soudain très vite quand il s’agissait de traverser les passages cloutés. Joseph Reinhardt suivait à quelques pas: il portait sous le bras, enveloppée dans une housse de toile cirée, une guitare toute neuve.

C’était la guitare de l’espoir, mieux !... de la résurrection.

Un jour de printemps 1930, une commission de contrôle arrive à Saint-Louis pour juger sur place de l’état de santé de Django qui n’a répondu à aucune convocation de l’autorité militaire : il a vingt ans, l’âge d’être un soldat. On l’exempte de service. Alors va commencer, sous le signe du courage et de la fureur de jouer pour revivre, une stupéfiante auto-rééducation qui laissera tous les médecins sidérés.
— Maman, dit Django, je pense que je peux faire marcher mes doigts puisque les docteurs le pensent.
— Je le pense aussi, mon fils.
— Et d’abord, qu’est-ce qu’elle a d’extraordinaire, ma main? Enlève mon pansement, je veux la regarder en face.
— Il ne faut pas, mon fils, il ne faut pas.

Sa main, Django Reinhardt ne l’avait jamais vue depuis l’accident. De cette main, il avait une peur horrible. Il fermait les yeux quand on le pansait. Sous le bandage de gaze hydrophile à présent léger qui n’empêchait aucun mouvement, deux doigts seulement conservaient une minime, une difficile mobilité. Les trois autres étaient définitivement paralysés, l’ankylose s’étendait jusqu’à l’avant-bras.

« Négros » défit la housse, prit la guitare dans ses mains, la donna à Django, assis sur le bord de son lit. Django baissa la tête, se concentra et, au prix d’un effort surhumain, dans le déchirement, puis dans les larmes, les premières notes sortirent.
— C’est bien, maman?
— Oui, très bien, mon fils.

Deux trimestres plus tard, c’était la consécration d’un imprévisible miracle : avec deux doigts Django Reinhardt jouait aussi bien qu’avec cinq doigts valides. Son génie avait la peau dure. De la nuit du 2 au 3 novembre 1928, il ne restait plus que de terrifiantes cicatrices, une main ravagée, des cauchemars fréquents et un complexe inexpugnable : la peur du feu. Mais la fureur de jouer de Django Reinhardt restait intacte ; sa technique s’était accomplie, son jeu agrandi sous le joug héroïquement secoué de la souffrance.

Devant les murs de Saint-Louis, une adolescente en longue robe multicolore — les yeux ardents, deux accroche-coeur de chaque côté du front — attendait Django, un bouquet de tulipes à la main. Quand il sortit, au bras de sa mère, elle se précipita:
— Tiens !... dit-elle, en lui tendant les fleurs. Ce sont des vraies, elles ne prendront pas feu.

C’était « La Guigne ». Pour retrouver Django, elle avait fait du stop, de roulotte en roulotte, de Menton à la Porte d’Italie. Django, heureux et ému, la remercia et l’embrassa sur le front. Puis, sans rien dire, elle se mit à marcher à côté de lui...

<- Back